27 – Que faites-vous ici ?

Finalement, je ne suis pas parti hier soir. Après le repas durant lequel Herman nous a répété que la guerre de Corée était sans doute la plus sous-estimée de toutes, durant lequel Stuart a regretté de n'avoir pas fait son service militaire et quelques guerres en sus, durant lequel Stevie s'était imaginé saluer de la main et envoyer des baisers à Isabelle par la fenêtre ouverte du train qui l'emmenait vers une mort certaine qui l'empêcherait de sombrer avec elle dans la routine et la lassitude, duquel Veerle semblait absente et obligeait Herman à répéter pour elle seule toutes ses questions et à n'écouter que des réponses sibyllines, durant lequel j'ai moi-même été déçu par les moules et le vin blanc,  j'ai remonté mon sac dans la chambre.

J'ai écrit dans mon journal et j'ai relu le poème pour la dixième fois, avant de m'endormir la main sur le cahier et le cahier sur le cœur, en me disant que je ne pouvais pas partir avant d'avoir rendu une nouvelle visite au vieux fou à Ostende pour tenter d'éclaircir certaines zones d'ombre de son histoire — s'il était possible qu'une lumière uniforme et englobante comme peut l'être celle du soleil me permette d'éclairer les moindres recoins de sa mémoire défaillante.

Je me suis levé quand il faisait encore nuit — il devait être 7 heures. J'ai pris une douche rapide et je suis allé prendre le petit déjeuner seul dans la grande salle du restaurant en regardant le soleil se lever sur la mer qui prenait à cette heure des couleurs tropicales. J'ai payé mes trois nuitées à la réception et je suis allé attendre avec mon sac sur le dos, le long de l'avenue Albert Ier, le tram qui m'emmènerait à Ostende, où j'irais parler du bar du diable avec le vieux poète, d'où ensuite je rentrerais à Bruxelles sans rien dire à Stuart et Stevie.

Ni Au revoir les gars, ou plutôt adieu — c'est ce qu'on dit dans ces moments-là, même si, comme le vioque, je ne croyais pas plus à Dieu qu'aux 969 printemps de Mathusalem.

Ni non plus En réalité, j'ai volé la revue en papier d'imprimante A4, agrafée à la main — car à la différence de Stevie et Stuart, je n'avais pas eu l'impression de perdre mon temps l'autre jour en écoutant les radotages du vieux. Bien au contraire, je n'y avais vu que du plausible (qui depuis 10 ans était devenu la forme la plus pure de la vérité sur cette Terre) et je n'y avais bu qu'un très bon mezcal.

Ni encore En parlant de mezcal, vous devriez lire la dernière strophe :Trois chevaliers pleurant la perte d'un des leurs / Sacrilège ! M'emporteront comme des voleurs / Poursuivant leur quête d'un impossible Graal / Tremblant, titubant d'avoir bu trop de mezcal, troublant n'est-ce pas ? — car aujourd'hui, avant d'essayer de ne pas mourir avant Noël, le plus important est qu'ils meurent avant moi.

Ni enfin Tant que nous sommes dans les confidences, savez-vous qu'au moment où Richard cassait sa pipe en envoyant sa moto par monts et par vaux dans un tournant rendu glissant par la neige et mal négocié de l'avoir trop été, savez-vous qu'à cet instant exact je me trouvais, miraculeusement sauvé de la cryogénisation par les gros bras de Lucifer, dans le même bar ou en tout cas l'exacte réplique de celui où notre vieil amis ostendais pourri à l'intérieur et à l'extérieur avait mis par écrit, en bon greffier qu'il était, la sentence énoncée par une fille qui, si elle n'était pas Emma, devait au moins en être une cousine ou une amie. Maintenant je compte bien en repasser les portes, de ce bar, et sur mes jambes cette fois, pour y tirer les choses au clair et en repartir, dans ce qui ressemble de plus en plus à un jeu de piste, avec le gros lot du deuxième tirage, une à deux semaines de souffrance en plus et, pourquoi pas, le super bonus, un reste de vie presque entière à attendre la mort, mais avec un peu plus de détachement.

J'ai attendu un bon quart d'heure à l'arrêt de tram vide et silencieux, dans une avenue vide et silencieuse qui suivait le rivage de La Panne à Knokke comme un mari jaloux, passant d'un immeuble à l'autre, disparaissant, réapparaissant à chaque coin de rue, un peu honteux, le chapeau enfoncé jusqu'aux sourcils, le col de l'imperméable remonté jusqu'aux oreilles et les lunettes noires sur le nez pour suivre des yeux sans regarder.

J'avais les mains rendues moites et la respiration rendue haletante par mes pensées égoïstes et la certitude que le machiavélisme était une qualité que je partageais avec les deux autres, dont les regards obliques et tranchant quand nous dînions avec Veerle et Herman s'enfonçaient de plus en plus profondément en moi et étaient à deux doigts de transpercer mon âme.

Je craignais de les voir se dessiner d'un moment à l'autre au bout de la rue qui menait à l'hôtel, d'autant plus nets et terrifiants qu'ils se mouvaient dans l'espace illimité d'une ville vide et silencieuse — qui s'en trouvait d'ailleurs plus jolie et naturelle.

Me voyant embarquer dans un tram vide et silencieux, ils courraient en me faisant de grands signes du bras et s'amenuiseraient progressivement à mesure que le tram avançait de sorte que je ne pourrais pas dire si ces gestes étaient vengeurs ou déçus. Je les regarderaient s'arrêter de courir et disparaître, vides et silencieux au milieu de la voie. Je m'assoirais du côté de la mer, qui resterait aussi vide et silencieuse, aussi mouvante et immobile que lorsque nous étions passés en voiture il y a deux jours, et je me laisserais emporter, vide et silencieux moi aussi, par le tram et l'espoir d'apercevoir en douce les résultats du concours écrits en petit et à l'envers à la dernière page du magazine.

L'immeuble était comme l'avant-veille identiquement baigné d'un soleil faible et troublé par la brume matinale qui doucement se levait et annonçait une belle journée, une journée idéale pour flâner en famille, manger une gaufre recouverte de chantilly sur un banc dos aux immeubles à appartements et face à la plage vidée des serviettes et maillots de bain criards, nettoyée des trace de pas, de sabots et de pneus, pure et offerte aux allées et venues de la mer qui jetait sur elle ses longs bras écumeux : une magnifique journée pour attendre le soir sans impatience.

De la même manière, la fenêtre du deuxième étage derrière laquelle nous avions passé une après-midi à trier les déchets que la mémoire de Victor Slot avait laissés en vrac — tel semblait être le nom du vieux poète sénile, selon la signature laissée en-dessous des quatre vers apocalyptiquement prémonitoires sur la revue en papier 80g qui se tachait de mes traces de doigts, mais qui selon toute probabilité devait être envisagé comme un pseudonyme — paraissait encadrée par les autres fenêtres, auréolée par la dentelle de leurs rideaux. Mais la lumière crue qui en rayonnait semblait traverser la vitre pour la première fois.

La lourde et haute porte du bâtiment n'était pas fermée et je suis monté directement au deuxième étage. L'appartement était aussi grand ouvert et en sortait une forte odeur de pourriture et le bruit strident des meubles qu'on déplace. Le hall était encombré d'une dizaine de grands sacs poubelles remplis que j'ai dû enjamber pour entrer.

Je me suis dirigé directement vers le salon où je pensais trouver le vieux, assis dans son fauteuil dans la même position que mardi quand, semblant réfléchir quelques instants, ses yeux s'étaient posés sur le sol et avaient suivi méticuleusement les détritus qui se soulevaient en rythme, portés par les flux qui se croisaient et se recroisaient en-dessous d'eux, les flux d'un écosystème qui s'y était développé, peuplé de bestioles en tout genre qui cohabitaient avec lui, comme un troupeau avec son berger.

Mais la pièce était à moitié vide. Une odeur insupportable semblait suinter des murs et du plafond, la même odeur de crasse remuée qui suit les camions-poubelles, qui pénètre jusque dans le tissu des vêtements et laisse en bouche le goût de la déchéance humaine.

Les déchets avaient été rassembles dans les sacs gris où se mélangeaient, comme dans la tête de Victor, les plus hautes réalisations de l'esprit humain et les plus banales miscellanées de la vie quotidienne, l'édition originale démembrée de La Parole en archipel de René Char et une demi-douzaine de boîtes de conserves grouillantes.

Au sol était apparu un énorme tapis à peine usé par les pas minuscules mais frénétiques des rats et des cafards qui y avaient fait leur nid, mais dont les couleurs avaient gardé l'éclat éternel des trésors secrets, protégés du pied de l'homme depuis des siècles.

J'allais m'en aller, hésitant entre le train et le tram, entre la désertion et la capitulation, entre l'aversion et la répulsion, quand j'ai entendu une voix étouffée dans mon dos, comme grommelée d'une bouche pleine : 

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?