28 – L’endroit d’où nous étions partis

Je me suis retourné. Une jeune femme se tenait dans l'encadrement de la porte. Elle était plutôt petite et portait des sneakers montantes qui semblaient énormes sous son pantalon slim retroussé jusqu'aux chevilles — qui dessinait des jambes certes très fines mais à la courbe parfaite — et un pull trop large en laine blanche dont je me suis dit — mais toute sa personne me faisait arriver à la même conclusion — qu'il était peu pratique et trop précieux pour flotter ainsi à quelques centimètres du sol dans la puanteur têtue laissée par un vieil homme aux manières peu élégantes. Car oui, elle flottait, malgré ses lourdes chaussures et ses jambes fermement ancrées dans le tapis quadrillé d'écru et de marron.

De son visage, je ne voyais que ses yeux noisette et méfiants et, au-dessus, ses cheveux blonds coupés court qui recouvraient son front d'un léger voile transparent. Elle portait un masque de chirurgien, ce qui expliquait la voix étouffée et gourmande, et un couteau de cuisine long comme son avant-bras, qu'elle brandissait à peine et sans conviction.

— Je venais voir Victor. Victor Slot. C'est bien lui qui habite ici, n'est-ce pas ?

— Comment le connaissez-vous ? Vous êtes un ami ? Ou êtes-vous un de ces foutus illuminés qui viennent pour le vénérer ou l'éviscérer ?Comme s'il avait l'air d'un vieillard vénérable. Comme s'il avait l'air d'avoir toujours des tripes.

— Je ne suis rien de tout ça, madame.

— Mademoiselle, dit-elle avec une assurance étonnante, qu'elle ne tenait pas du couteau qui pendait maintenant au bout de ses doigts le long de la jambe.

— Bien sûr, mademoiselle. Je ne suis pas venu pour… le vénérer comme vous dites, ni pour lui faire du mal. Mais je ne peux pas dire que je suis son ami non plus. Ce serait un peu présomptueux et ça ne se dit pas.

— Que faites-vous ici alors ?

J'ai glissé la main dans ma veste pour en sortir le cahier.

— Hop hop hop, sortez votre sale main de là, a-t-elle crié en reprenant le couteau à pleine main et en faisant faire à la lame des petits cercles qui se voulaient menaçants.

J'ai souri parce que la scène commençait à ressembler à un mauvais film policier, sans la puanteur qui encore agrippée et qu'un film ne pourrait faire deviner malgré tout le talent qu'aurait pu avoir le réalisateur, mais qu'il n'avait pas, tant cette mise en scène était pathétique.

J'ai levé les bras pour lui présenter la paume de mes mains et toutes mes excuses.

— Ne vous inquiétez pas, je ne vous veux aucun mal. Pour tout vous dire, je suis déjà venu lui rendre visite mardi. Je lui  avais emprunté ce cahier, qui est là entre ma chemise et ma veste, et j'étais venu pour lui rendre. Ce n'est pas ce que vous croyez.

Ce n'est pas ce que tu crois, mademoiselle. C'est plus qu'un simple flingue. C'est une arme plus puissante capable de traverser le temps , avec accrochées à elle des casseroles pleines de prémonitions, de déjà-vus, de diables, de démons, de bars et de salopes. Et qui me dit que tu n'en es pas une de plus ?

C'est une arme que je ne comptais pas rendre. C'est une excuse bidon. Je comptais simplement à nouveau l'agiter devant la gueule du vieux pour lui aérer le cerveau. Et si je n'en ai pas parlé aux deux autres, c'est que maintenant c'est chacun pour soi et la mort pour tous. 

Tu sais, petite salope potentielle, cette arme fantastique, fantastiquement maléfique, peut me redonner la vie en sacrifiant celle de n'importe qui, celle de Stuart et de Stevie que, je te le dis, je suis prêt à laisser crever avec Herman et Veerle, qui sont déjà plus vieux que ce que la décence permet, ainsi que le poète allemand dont la femme dérivant vers le Sud sur la mer du Nord prend peut-être forme et corps dans des vers devenus soudainement luisants sous la Lune, mais qui sera toujours obligé de reconnaître que ce n'est que de l'encre sur du papier — et bordel de Dieu l'encre et le papier, ça ne baise pas.

Si l'innocent personnel de l'hôtel doit y passer aussi, peu me chaut — quelle jolie expression, n'est-ce pas ? Leur service est pourri. Il n'y a rien à gagner à choyer des zombies qui viennent se les geler à la côte belge en novembre. Ils pourraient nous empoisonner et nous fouetter à sang que nous reviendrions quand même.

Tu as peur, gamine, que je sorte un flingue de ma poche revolver. Tu imagines que je pourrais te foutre une balle, sans raison, ajouter l'odeur aigre de ton sang à la puanteur de cet appartement, plutôt que te dire Excusez-moi, mada... euh mademoiselle, j'ai dû me tromper d'étage et foutre le camp.

Tu es bien présomptueuse de t'imaginer digne d'être tuée par balle parce que tu mets en danger la laine immaculée de ton pull, la douceur de tes doigts, la délicatesse de ton odorat et le subtil brushing  qui t'as pris vingt minutes à peaufiner ce matin, pour nettoyer la crasse d'un vieux fou qui n'a plus rien mis à la poubelle depuis vingt ans. Vingt ans, ça en fait un paquet de moisissure et de pourriture, même avec l'appétit léger du poète et son manque d'assiduité à la lecture.

Mais, tu sais, je ne te ferai pas de mal, à toi. Je suis prêt à sacrifier n'importe qui, sauf toi. C'est ce que je voulais dire. C'est évident. Toi tu es différente, et je m'en fous si je n'ai vu de toi que tes yeux noisette et attendrissants parce que le reste de ton visage halète sous un masque de chirurgien.

— Sortez la revue doucement.

Cet ange n'avait pas encore compris qu'à ce moment-là, lui faire du mal était la dernière chose à laquelle je pensais. Pourtant Dieu sait qu'un nombre infini de regrets, de remords, d'hypothèses et de sentiments me traversaient alors l'esprit. 

J'ai pincé le document entre le pouce et l'index, en relevant précieusement les trois autres doigts pour lui montrer que, dans cette position, ma main était incapable de saisir un revolver par la crosse, le tourner vers elle et appuyer sur la détente, mais était juste foutue de sortir une liasse de papiers lisses et bruyants que je lui ai montré en le plaquant sur la poitrine, le doigt sous le titre, comme je l'avais vu faire d'otages au Moyen-Orient, tenant un journal qui était pour eux un gilet pare-balles et indiquant la date qui était pour les autres un signe de vie, un souffle, un battement de pouls. 

Ses sourcils, au-dessus de ses yeux noisettes et du masque de chirurgien, se sont froncés une seconde puis se sont apaisés. J'ai cru deviné au léger plissement de ses yeux qu'elle avait souri.

— Où est-il ? Où est Victor Slot ?

— Il n'est pas là. Il est mort.

— Pardon ? Mais je l'ai encore vu vivant mardi.

— Il est mort hier. C'était prévu de longue date. C'est bizarre qu'il ne vous ait rien dit.

Ella a posé le couteau à plat sur la bibliothèque, devant une édition en plusieurs volumes de Moby Dick. Elle a enlevé son masque, qu'elle a glissé dans sa manche, et s'est approchée de moi en tendant une main redevenue fragile maintenant qu'elle était débarrassée de son arme.

— Enchantée. Je m'appelle Laura.

J'ai pris sa main dans la mienne. Elle était chaude et tendre. Je l'ai à peine serrée mais j'avais déjà l'impression qu'elle allait partir en morceaux dans ma paume et s'écouler entre mes doigts avec le reste de son bras et son corps malingre tout entier pour finir en tas de poussière à mes pieds, parmi les ordures et les vieux papiers.

Puis elle a tiré légèrement sur ma main pour m'indiquer la sortie et a dit : 

— Allons faire un tour. Je ne peux plus supporter une telle puanteur. C'est comme si j'avais remué les entrailles du diable ou d'avoir secoué les tapisseries de l'enfer. Même le masque n'y change rien.

Elle a attendu deux ou trois secondes pour me laisser répondre. Comme je ne répondais pas, elle a ajouté : 

— Allons-y. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.

Nous sommes sortis de l'immeuble. Il approchait de midi et le soleil sans entrave était presque printanier. Elle s'est dirigée vers la plage et la colonnade qui longeait la digue, et je l'ai suivie.

— Il aimait beaucoup venir se promener ici, dans les Galeries royales. Quand il était plus jeune, il vivait à Bruxelles et venait seulement passer l'été à Ostende. Il n'y avait alors pas un jour où il ne venait parcourir cette colonnade de long en large. Jamais il ne s'en lassait parce que le soleil n'était jamais le même et les ombres qu'il y créait étaient toujours en mouvement, toujours à une place différente quand il les piétinait. Puis, il y a vingt ans, il est venu s'installer définitivement à Ostende, où il a connu les hivers sans lumière et sans ombres. Et il n'a plus jamais rien écrit.

— Je ne pense pas que ce soit à cause de ça.

— Qu'en savez-vous ? Vous ne le connaissez qu'un tout petit peu et dans l'état où il était ces dernières années, vous ne pouvez même pas être sûr que ce tout petit peu recouple plus ou moins sa réalité.

Devant nous, les colonnes s'ajoutaient les unes aux autres, indéfiniment semblait-il, créant une longue courbe dont j'étais incapable de dire si elle allait nous conduire en un lieu différent ou nous ramener à l'endroit d'où nous étions partis.