35 – Une année de plus

Le lendemain, comme annoncé et comme aujourd'hui, la mer, léchant, croquant, avalant la digue, s'était mise au diapason de Friedrich et Charlotte Taller, le couple peu glamour d'une violoncelliste et romancière de talent — elle gâche son potentiel avec lui, c'est moi qui te le dis, le Bunte n'attend qu'un nageur italien, un DJ français ou un footballeur flamand pour faire d'elle sa couverture — et d'un petit homme incapable de prendre de la hauteur, peut-être écrivain, sans doute moins encore.

Après le petit déjeuner, Charlotte a emmené Friedrich à l'extérieur. Elle lui a rappelé la première fois qu'ils s'étaient rencontrés — zela foulait tire gu'elle z'édait entormie blus dôt gue che l'afais imachiné — et le parapluie que ce matin il avait oublié. Mais il n'aurait servi à rien, à cause du vent et de cette impression de n'avoir marché si longtemps aux côtés de Charlotte que pour tenir son parapluie et de ne l'avoir sentie près de lui qu'à cause de l'espace confiné de sécheresse relative créée par l'ustensile.

Les cheveux débridés et romantiques de Charlotte Taller voletaient devant son visage et créaient symboliquement un voile épais, emmêlé et noir qui n'avait ni la douceur, ni la translucidité, ni le rayonnement, ni la grâce de celui formé par les nuages rares et immaculés qui processionnaient dans le ciel cette après-midi de juin sur une plage de Poméranie. Ici point de sable ni de plage mais une jetée qui semblait prête à appareiller et à s'en aller chercher un port plus paisible en Méditerranée où les plages et la mer savent rester immobiles, humbles et inconfortables, et une barrière cadenassée qui aurait dû les persuader de faire demi-tour, de retourner à l'hôtel, à Bruxelles, à Paris, à Copenhague, à Francfort, d'aéroport en aéroport.

Charlotte, qui n'avait foi en rien qui pouvait l'empêcher de n'en faire qu'à sa tête, a enjambé la barrière — gomme fous fenez te le vaire, monzieur... Guel est fodre nom décha ? — et a couru, en ligne droite, sans se laisser bousculer par les rafales qui faisaient claquer les drapeaux comme des balles perdues, comme si les bourrasques la traversaient de part en part, comme si elle était un spectre, comme si elle n'était plus là, comme si elle était déjà morte.

Elle s'est assise sur la rambarde, les pieds dans le vide, accrochée à la vie par ses seules mains qui n'avaient l'habitude que de pincer des cordes et de manier un archet bien plus léger que son corps en équilibre.

Friedrich l'a rejointe en courant et en lui hurlant de faire attention, de descendre, de l'attendre, de lui promettre ne ne plus lui faire peur comme ça, de le comprendre, de lui pardonner, qu'il l'aimait, qu'il ne voulait que son bonheur, qu'il lui suffisait d'être avec elle, de la voir resplendissante sur scène, de l'admirer quand elle savait rester élégante même quand elle semblait perdue dans le hall d'un aéroport ou dans une soirée où personne ne la connaissait, pour être lui-même heureux et que le reste, il pouvait facilement s'en passer et qu'il le sacrifierait là, maintenant, volontiers et avec plaisir.

Il s'est approché d'elle jusqu'à la toucher, pour vérifier qu'elle était bien ce qu'elle prétendait être : un corps fait de chair et de sang, le même corps qu'il ne pouvait soulever et porter jusqu'au lit que lorsqu'elle l'étreignait de ses cuisses offertes, comme elle le faisait de son violoncelle dont elle jouait divinement ; un corps qui s'animait alors et qui brillait sous la lune, les yeux grands ouverts.

Un instant, Friedrich a espéré que cette scène tragiquement mélodramatique n'était qu'un rêve, que sa main tendue vers Charlotte allait la traverser de part en part, comme le vent, comme si elle n'était qu'un spectre, comme si elle n'était plus là, comme si elle n'avait jamais été là à portée de ses mains et de son corps à lui, si ce n'était dans la position glacée et figée des photographies, ou en mouvement, mais ailleurs, quand rien en elle ne lui était réservé.

Mais elle était bien là, en chair et en os, ses mains froides dans les siennes rendues moites par l'angoisse et la bruine qui ne le traversait pas, lui, mais restait collée à sa peau, cireuse, prête à sécher et à le paralyser. Elle balançait les jambes telle une enfant sur une chaise trop haute. Son corps, en équilibre sur la mince poutre de la rambarde, allait et venait, d'avant en arrière, pour se jouer de la mort de la même manière qu'elle jouait de son violoncelle.

Refiens gondre moi, che lui tissais, du fa brentre vroid, parce qu'il ne voulait pas imaginer et encore moins avouer des dangers plus grands, plus profonds que la mer à cet endroit, au bout de la jetée qu'elle n'en finissait pas d'escalader à bout de bras — qu'elle avait musclés et écumeux.

Elle a dit alors quelque chose comme : Tu ne me croiras peut-être pas. Qui y croirait d'ailleurs ? Mais sans toi, je ne serais rien de tout ça. Si je n'avais pas vu ce garçon assis au dixième rang, qui se croyait à l'abri, qui pensait me voir sans être vu, si je n'avais pas vu son visage, un visage d'enfant encore que j'avais reconnu, et si je n'avais pas croisé son regard débordant de trop d'admiration pour n'être qu'une passade, je n'aurais pas eu cette confiance, je n'y aurais pas cru. Je te dois tout, Friedrich. Tu sembles étonné, mais quand je t'ai vu à la sortie des loges, parapluie à la main, je ne me suis pas dit Il tombe bien, celui-là mais Le voilà enfin. Le voilà enfin, et je n'ai eu qu'une pensée depuis ce jour-là : être pour toi ce que tu avais été pour moi. Le phare dans la nuit pour te guider. Celle qui te prend la main pour traverser. Mais jusqu'à aujourd'hui, j'ai échoué et je n'ai qu'à m'en prendre à moi-même. Je me suis fait aimer de toi, je t'ai rendu heureux — combien de fois me le répètes-tu ? — et je t'ai tué. Le bonheur ne te va pas, Friedrich, je sais que tu es un grand poète au fond de toi, mais ce poète a besoin de plus pour exister. C'est à ton tour maintenant. Tu me remercieras plus tard.

Les mains difficilement accrochées aux doigts huileux de Friedrich, elle a cessé de balancer ses pieds, les a posés sur les cuisses de son homme qui, elles, n'avaient rien à étreindre et, d'un coup, a tendu les jambes. Ses mains se sont échappées des mains de Friedrich, attendries de ne jamais rien tenir, et, dans un envol qui a semblé durer éternellement, elle s'est retrouvée en position assise au-dessus du vide et à portée des doigts marron et crème de la mer. Elle souriait fièrement et amoureusement — il me zemble l'afoir fue me vaire un glin t'œil.

Elle est tombée sèchement dans la mer sans que son entrée dans l'eau bouillonnante ne créer suffisamment de remous pour que Friedrich puisse la voir disparaître. Jamais ne fut-ce que le bras de Charlotte Taller, celui qui maniait l'archet avec sensualité, n'est réapparu, comme si elle avait nagé vers le fond pour ne pas avoir à montrer sa détresse.

Au même moment, quand il n'y avait déjà plus rien à rattraper, Friedrich, avec le même décalage confortable qu'il avait toujours créé entre Charlotte et lui, s'est penché au-dessus de la rambarde, le bras trop court et la main ouverte tendue vers les vagues qui digéraient déjà la femme de sa vie.

Alors qu'elle devait se coucher au calme sur un tapis de sable dur pour attendre que le froid l'endorme, que l'eau salée l'étouffe et que le courant l'emporte vers le Sud, Friedrich a passé une jambe par-dessus la poutre, en réfléchissant, dans une position qui de la digue devait le fait passer pour un enfant sur un cheval de bois, à ce qui pour lui serait le plus difficile à envisager, le plus efficace à expier : être saisi par le froid des vagues et mourir en un instant sans avoir eu le temps de se dire veuf, abandonné, triste et malheureux ; ou traîner la vie d'une autre comme une valise sans roulette débordant d'un cadavre bleui et gorgé d'eau, entendre la Suite pour violoncelle n°1 de Bach à chaque fois qu'il trouvera le silence, chaque nuit sentir la mort enserrer son corps entre ses cuisses, poser sa tête contre la sienne et enfoncer son archet entre ses côtes jusqu'au plus profond de son cœur, ne plus pouvoir croiser un regard féminin, ne plus pouvoir examiner leurs mains, ne plus pouvoir deviner leurs seins.

Il est redescendu et a rejoint l'hôtel pour signaler la disparition de son épouse, la célèbre, sensuelle, virtuose Charlotte Taller, et pour attendre que la mer recrache son corps. Il s'est installé près de la fenêtre d'où il pouvait deviner le bout de la jetée, il a pris son cahier dont les seules cinq premières pages étaient noircies de ratures, de dessins brouillons et de vers niais, et a commencé à écrire. Il était 10 heures du matin et il a écrit jusqu'à la tombée de la nuit, quand il a eu rempli chaque page, chaque ligne du cahier d'une écriture serrée, sans hésitations, sans ratures, sans niaiseries.

Il a alors relevé la tête et a regardé par la fenêtre vers le large, d'où il n'entendait plus un son, comme si la tempête, repue de sa proie miraculeuse, faisait une sieste pour la digérer, d'où il ne voyait plus ni jetée, ni mer, ni plage, mais la seule nuit noire, à peine éclairée par un mince croissant de lune et des étoiles qui annonçaient leur mort avec retard et, s'y reflétant, son visage osseux, cadavérique, baigné de larmes qui étaient des larmes de joie : de la joie et de la fierté d'être l'homme le plus malheureux du monde, celui qui durant des années avait donné à une jeune femme tout l'amour qu'il pouvait offrir, un amour inconditionnel, sans partage, dont il était parfois honteux tellement il était excessif, dont il n'osait pas parler — encore moins à elle — celui qui venait dans le même saut au ralenti de se rendre compte que, contrairement à ce qu'il avait toujours cru, cet amour n'était ni excessif ni exceptionnel mais n'était qu'une pauvre amourette sans éclat et sans commune mesure avec celui qu'elle lui portait à son insu, aussi beau qu'un trésor caché qu'elle ne devait sortir que lorsqu'elle le regardait dormir — du sommeil doux, profond et juste de celui qui n'a à demander à la nuit qu'à se dépêcher de se faire aurore, rien d'autre, ni rêve ni espoir — alors qu'elle ne trouvait pas le sommeil, angoissée de le voir si banalement heureux, une  passion terrible qui l'avait poussée à se sacrifier et lui laisser en don une culpabilité interminable et cette joie macabre d'avoir aimé pendant des années sans rien attendre en retour et d'être aimé jusqu'à la fin des temps sans rien avoir à offrir qu'une dédicace sur un recueil et une épitaphe sur une plaquette vissée à la rembarde qu'il me montre du doigt.

Mais je ne comprends rien à l'allemand et j'étais trempé. Je suis rentré à l'hôtel pour prendre une douche, me changer et descendre prendre le repas du midi avec Veerle, Herman, Stuart, Stevie et Friedrich Taller que j'ai vu entrer et me faire un clin d'œil auquel j'ai répondu par un sourire soulagé de lui voir encore assez de culpabilité sur le dos pour vivre encore une année de plus.

Prochain chapitre non publié