Laura

1. Emma


Il y avait le divan, un divan fleuri couleur pastel qui trônait dans un coin sombre du salon de Martin Schwarz, un divan-lit qu'il n'avait plus ouvert depuis que son fils lui avait annoncé un soir de septembre qu'il ne passerait plus la nuit chez lui. Le divan faisait face à un écran plat de plus d'un mètre de diagonale recouvert ce soir-là d'une couverture grise et râpeuse pour le protéger des projections, gestes incontrôlés et postillons des invités. Il n'en restait que dix, mais au meilleur de la soirée, ils étaient une trentaine à s'entasser dans les 50 m² du duplex de la place de Dinant, loué à prix d'or parce que les jours de beau temps paraît-il on pouvait apercevoir au loin la pointe de l'Hôtel de ville. Les autres jours, la plupart des jours, il ne devait n'y avoir rien d'autre à voir qu'une larme floue coulant vers le ciel, et ça devait être d'une tristesse à mourir, ou plutôt à quitter la soirée en renversant les tables et en bousculant l'homme et la femme qui confondaient le hall d'entrée avec un porche assombri par la pluie et la nuit dans un téléfilm de l'après-midi. Mais j'étais assis sur le divan et je tournais le dos à la fenêtre, qui à cette heure n'ouvrait que sur la terrasse en contrebas éclairée au lampadaire.

Je faisais face à la télévision éteinte, la couverture par-dessus, les bouteilles d'alcool sur la table basse et, ondulant comme une flaque sous le vent, les filles au visage affaissé qui, lorsqu'elles se tournaient vers moi, tiraient leurs traits vers le haut en une grimace souriante qui dévoilait leurs dents tachées de rouge à lèvres et que traversait un panache de fumée sensuellement irritant qui semblait dire

Regarde ce que je vais faire de toi, regarde ce qu'il va en rester, un souffle qui se décompose, un corps intangible, une âme toute légère que je laisse échapper parce que je n'en ai rien à foutre de la tienne, et de ce que tu penses, et de ce que tu cherches, et de l'idée que tu te fais du sexe, et de l'amour, parce qu'il n'y a qu'une seule chose qui m'intéresse, c'est baiser avec toi, ou un autre, et que demain je remballe mes affaires, je sorte dans la rue, je saute dans le métro et je rentre chez moi pour m'endormir en me disant Mais putain quelle vie exaltante j'ai, et vive la révolution sexuelle, et l'après-midi je me regarderai un téléfilm romantique à la con qui se termine au choix sur une plage, dans un aéroport ou dans une rue charmante délavée par la pluie ou ravalée par la neige, et bien sûr je pleurerai comme une conne, comme chaque jour que Dieu fait, en espérant l'arrivée imminente d'un mec sur son fier destrier aux proportions exceptionnelles et à la vigueur équivalente, blond comme la bière et aux dents aussi blanches que l'étaient les miennes avant que je me remette du rouge à lèvres dans les toilettes, en titubant et en tremblant à cause de tout l'alcool que j'avais déjà ingurgité parce que je m'emmerdais et que je me sentais alors honteuse, impure de faire ça, et c'était aussi avant que je passe pour une pute en fumant ostensiblement, cette manie que j'ai prise à mes 30 ans quand j'ai senti le souffle de la solitude sur ma nuque et la vieillesse dans mes yeux au moment où je me regardais dans le miroir pour me remettre du rouge sur les lèvres et sur les dents, rouge vif parce que c'est ce que les hommes aiment aujourd'hui, dans les toilettes d'un inconnu, un ami d'une connaissance – à moins que ce ne soit l'inverse – qui m'a invitée entre deux bières et que j'ai fait languir quelques secondes en me disant Bien sûr que je viendrai et à qui j'ai répondu Peut-être que je passerai, même si je voyais bien que ce n'était pas lui, le connard de blond à cheval, et peut-être même que je l'attends pour rien depuis que j'ai 16 ans, peut-être qu'il ne viendra jamais, ou peut-être qu'il est déjà venu et que je ne l'ai pas vu venir, ou probablement que quand il viendra, je serai trop saoule, à macérer dans ma gerbe et dans la guimauve, pour le remarquer.

Je ne les écoutais pas, je ne les voyais même pas défiler en secouant le bassin devant la couverture râpée dont je connaissais déjà les moindres plis. Je regardais, comme hypnotisé, la cuisine s'éclairer à intervalles réguliers à chaque fois que le frigo s'ouvrait sur les bouteilles alignées comme des promesses, brillantes comme les ailes des avions la nuit quand elles se prennent pour des étoiles filantes sous Lexomil. Cette lumière, dont l'intensité augmentait progressivement à mesure que le matin approchait et que les bières quittaient les clayettes pour s'empiler sur le guéridon, tintant comme des regrets, révélait dans l'encadrement de la porte, à chaque fois que le frigo s'ouvrait, Martin Schwartz dont les yeux valsaient du décolleté d'une fille toujours différente à nos tronches pareillement décomposées d'ennui. Schwartz avait le poing serré autour de son verre comme s'il tenait le manche à balai de l'univers, de la même manière qu'il devait tenir sa télécommande lorsqu'il était affalé dans ce divan et que l'univers défilait devant ses yeux, ou qu'il devait brandir son sexe entre ses doigts les lendemains de soirée, lorsqu'il se rappelait celles qu'il avait baisées sur ce même divan et lorsqu'il finissait par tâcher les fleurs pastel du divan d'un blanc translucide qui se mélangeait au beige du café au lait du matin, aux miettes du sandwich qui s'incrustaient dans la paume de ma main, au rose ambigu des sauces tomate et carbonara mélangées et à l'auréole brune et récente laissée par la batterie surchauffée de l'ordinateur posé trop longtemps sur l'accoudoir, une auréole encore chaude, qui sentait la grillade et qui en recouvrait partiellement une autre, plus ancienne et jaunâtre, incrustée par les sueurs nocturnes du fils insomniaque de Martin Schwarz.

Il y avait le divan. Et sur le divan il y avait Stevie endormi contre mon épaule. Il sursautait de temps en temps en bredouillant le prénom d'une fille qui n'était pas là, qui ne le serait jamais et qu'il espérait pourtant voir se glisser entre Martin Schwarz et une dernière conquête pour entrer dans la pièce, élégante comme elle l'était toujours, parce que tu vois, elle est de ces filles qui restent élégantes même quand elles semblent perdues dans le hall d'un aéroport ou dans une soirée où elles ne connaissent personne. Elle se serait dirigée vers lui et, au moment où leurs regards se seraient croisés, les yeux de la fille se seraient mis à briller plus fort que la lumière blême du frigo. Sa bouche aurait dessiné un mélange de sourire et de moue, et sur ses joues, juste aux encoignures des lèvres, se seraient creusées les mêmes fossettes dans lesquelles il s'était noyé 15 ans auparavant, en mai, sur le parking vide d'une fête de fin de rhéto.

***

Ils étaient huit à s'être donné rendez-vous, ils avaient 19 ans et étaient déjà trop vieux pour entrer. Ils avaient passé la soirée à se relayer pour obtenir de quoi boire et à se rouler de quoi fumer. À faire le monde à leur image, puisqu'il n'y avait encore rien à défaire, juste à le remplir de ce qu'ils jouaient, écrivaient et dessinaient. À se raconter ce qui n'avait pas changé dans leurs vies. À se lever sous les phares des voitures de leurs parents qui les faisaient disparaître les uns après les autres jusqu'à ce qu'ils n'en reste que deux, Stevie et cette fille, Isabelle. Ils s'étaient alors tus, parce qu'alors seuls suffisaient leurs souffles brumeux qui s'entrecroisaient et leurs mains qui s'effleuraient par hasard. Vraiment par hasard parce qu'ils n'y voyaient rien dans ce parking qui aurait très bien pu être le flanc d'une colline aux hautes herbes balayées par le vent. Ou la plage d'une crique baignée de soleil et accessible uniquement à la nage, une plage qu'ils auraient défendue en tuant s'il le fallait pour qu'elle reste abandonnée pour l'éternité qui avait suivi leur départ.

Ils étaient les seuls à rentrer à pied et Stevie avait guidé Isabelle dans la nuit et les rues désertes, sa main cette fois belle et bien blottie dans la sienne. Plus blottie même que si elle s'était retrouvée derrière lui, partageant la selle de sa monture, ses bras enlacés autour de son ventre, son corps entier compressé contre le sien, ses seins souples qui s'écrasaient sur son dos, son souffle devenu haletant qui faisait frissonner sa nuque et ses yeux qui se perdaient en conjectures dans la jungle des cheveux de Stevie, emmêlés par le vent.

À ce moment, racontait-il, je me suis dit que j'aurais encore tué, plus sauvagement, plus froidement aussi, pour que ce voyage dure la nuit entière et plus loin encore, pour ne plus jamais voir personne d'autre qu'elle, pour marcher jusqu'à l'épuisement avec sa main dans la mienne. Pour que la maison de l'amie où elle devait passer cette nuit-là ne se dessine jamais à l'horizon. Pour que ma vie ne soit que cette errance partagée uniquement par elle et moi, telle qu'elle était durant ces quelques minutes : une vie réduite à presque rien, mais radieuse, belle, sans douleur, sans peur et sans peine.

Une vie que je n'échangerais pour rien au monde, mais que Stevie aurait envoyée valser sans regrets si Isabelle lui avait alors caressé la joue pour le réveiller, lui avait pris la main pour l'amener à sa hauteur et l'avait embrassé franchement sur les lèvres cette fois. C'est-à-dire sans l'hésitation coupable d'il y a 15 ans, cette hésitation qui avait modelé au fil des années la gueule d'idiot romantique de Stevie, quand elle avait tournée imperceptiblement le visage au moment où il approchait le sien et que le baiser de Stevie s'était posé juste à l'encoignure des lèvres, à l'endroit même où se dessinaient ses fossettes quand elle souriait. Elle avait souri aussi cette nuit-là, ça il en était certain, mais dans la pénombre – ce fichu réverbère éteint – il n'avait pu deviner si ce sourire lui disait de ne pas tirer de conclusion de ce malentendu gênant parce que tu sais je t'aime bien mais je veux pas te donner de l'espoir, ce n'est que de la maladresse ou la fatigue, tu comprends. Ou, au contraire, s'il l'invitait à mieux viser la seconde fois pour atteindre sa bouche, sentir ses lèvres humides s'écraser contre les siennes. Sa bouche se serait entrouverte alors et...

La porte s'était ouverte en grand au moment où Stevie s'était avancé pour mieux comprendre ce que tout cela voulait dire, pour mieux comprendre ce qu'elle pensait de lui, pour mieux comprendre de quoi le reste de sa vie serait fait.

— Bonsoir madame. Oui, ça ira pour rentrer, je n'habite pas très loin (et de toute façon j'ai envie de marcher encore un peu dans les rues désertes jusqu'à ce que la chaleur que sa main a abandonnée dans la mienne s'évapore dans la nuit encore fraîche de cette fin de mois de mai et jusqu'à ce que la goutte de sa salive posée au coin de mes lèvres finisse par sécher sous le vent qui est décidément sans pitié pour les amours neufs et périssables, et je vous souhaite bonne nuit et j'en m'en vais passer la mienne seul dans mon lit, avant toutes les autres nuits qui lui seront identiques, mais ne vous inquiétez pas, je vais dormir comme un bébé, je voudrais d'ailleurs ne jamais me réveiller, dormir jusqu'à la fin de mes jours en rêvant à ce qui aurait pu se passer si vous étiez allée vous coucher plus tôt dans votre chambre à l'étage au lieu d'attendre dans le salon qui jouxte le hall d'entrée en regardant des conneries à la télévision, prête à bondir à la porte quand vous nous entendriez arriver, et si vous aviez dû d'abord émerger de votre sommeil, chercher l'interrupteur, descendre lentement l'escalier en vous appuyant sur le mur, encore groggy d'avoir été réveillée si vite, mais non, vous avez ouvert la porte comme pour vous enfuir et depuis je vis dans le doute, ce qui est pire que vivre dans la déception). Au revoir, madame.

Et Stevie était parti, avec la sensation incertaine, qui ne reposait sur aucun indicateur scientifiquement vérifiable, que l'amour de sa vie s'était retournée pour le regarder avec affection au moment où il s'éloignait.

***

Il y avait le divan qui décrivait par le détail le déroulé dérisoire des journées de Martin Schwartz. Et il y avait Stevie qui rêvait sa vie et vivait ses rêves, appuyé sur mon épaule qu'il préférait à celle de Richard pour poser son visage endormi ou noyé de larmes. Parce que Richard s'installait toujours sur les accoudoirs, dans un entre-deux mi-assis mi-debout qui évoque l'essentiel des choix qu'il avait eu à faire dans sa vie et qu'il avait toujours esquivé.

Dans cette position oblique, Richard mimait le jeu de Stefan Olsdal sur Nancy Boy. Il tenait dans la main gauche une bouteille presque vide qui pointait vers la rue, où l'obscurité de la terrasse d'en face commençait à s'altérer. Où un chat peut-être aurait pu deviner la larme jaune de l'Hôtel de ville semblable à une goutte de sueur qui dégoulinait du ciel teinté maintenant d'une nuance proche du gris moyen. De sa main droite, une capsule entre les doigts en guise de médiator, il chatouillait les plis raides et vibrants de son t-shirt tendu à l'extrême par son ventre en déliquescence. Plus il jouait, plus ses fesses se détachaient de l'accoudoir, plus son corps tendait vers la verticale et plus son visage se rapprochait de celui d'un jeune homme à lunettes debout en face de lui, qui passait la main compulsivement dans ses cheveux pour replacer la mèche qui tirait son visage vers le haut, comme un sourire gêné.

— Quand j’avais ton âge à peu près, je regardais Alternative Nation sur MTV, tout seul dans le noir. J’adorais ce moment où je m’échappais plus que dans l’idée de voyage et qui m’échappait tellement  que le visage de Brian Molko me retournait les tripes. Et je me disais qu’il était peut-être là le problème. Pas dans le visage de Brian Molko, hein, mais dans mes tripes. Peut-être qu'elles ne pouvaient pas digérer ce que je leur faisais avaler. Peut-être qu’il leur fallait autre chose à bouffer. Qu’il suffisait de prendre la porte et de la jeter aux rebuts pour de bon. Mais après, Placebo c’est devenu de la merde. Tous les groupes deviennent de la merde quand ils vieillissent et qu’ils doivent payer l’essence de leurs voitures de sport. Je pourrais t’en citer des dizaines mais là je suis trop saoul. Mais Yoko Ono est sans doute ce qu’il pouvait arriver de mieux aux Beatles. Regarde la gueule à McCartney maintenant. C’est salir la mémoire d’une époque, non . Moi ça ne me serait jamais arrivé si j’avais…

Il n’y avait que Richard et moi – puisque Stevie marmonnait et grinçait des dents, la main enfouie dans le pantalon et Stuart était Dieu sait où et Dieu sait dans quelle position – pour se rendre compte qu’il avait fini par parler tout seul, ce qui est pire encore que passer pour un imbécile. Le garçon s'était entre-temps éclipsé pour rejoindre Martin Schwartz dans l’encadrement de la porte, comme une dernière munition au fond de la poche.

Richard s'est affalé alors à la gauche de Stevie, qui n'a pas bougé. Même quand il était à sa portée, Stevie préfèrait encore, pour poser son visage endormi ou noyé de larmes, mon épaule à celle de Richard qui portait encore l’odeur d’Isabelle dont Stevie n’avait pas goûté les lèvres, mais lui bien.

***

Je n'ai jamais vu Isabelle parce qu’à cette époque je ne connaissais ni Stevie ni Richard ni Stuart. Je ne les ai rencontrés que plusieurs mois plus tard quand elle avait déjà disparu. Ne prononce jamais ce nom devant eux, m'avait dit Stuart.

Stevie avait déjà commencé à éclairer ses nuits et noircir des carnet de pures spéculations, des cahiers gonflés par ses sanglots qu’il laissait le surmonter avec un plaisir qui avait des airs de bonheur. C’est pourquoi il est resté l’ami de Richard, qui portait l’odeur d’Isabelle tel un aftershave bon marché. Qui l’a serrée suffisamment longtemps dans ses bras pour que son corps se sculpte dans le sien. Qui l’a embrassée assez souvent pour que son haleine porte le son de sa voix. Qui l’a regardée tellement intensément que, lorsque Stevie plongeait dans les yeux noisettes de son ami, il pouvait voir, tout au fond, gravés sur sa rétine, sorties de la préhistoire, les yeux bleu océan d’Isabelle, que Richard avait envoyée paître, elle et le bonheur de Stevie de l’avoir à portée de larmes, le seul jour où il n’avait aucune raison de le faire.

Ce jour-là, elle était rentrée en courant, le bleu de ses yeux débordait avec tant de violence que les larmes s’écoulaient comme des griffes qui lui enserraient le visage jusque dans le cou. Ce cou que Richard embrassait lorsqu’il voulait signifier à Stevie que l’heure était venue de mettre les voiles. Souvent Stevie restait quelques secondes derrière la porte, le temps d’entendre le murmure froissé que faisaient en tombant les vêtements dispersés dans la chambre d’étudiant. Juste le temps de lui faire monter des larmes de joie, et il s’en allait pour revenir le lendemain, chaque lendemain, sauf ce lendemain où un examen d’histoire contemporaine l’a retenu loin de ses nourritures célestes.

Ce jour-là, Isabelle s’était enfermée dans la salle de bain, avait enlevé un à un les hypnotiques de la plaquette pour les déposer sur le rebord du lavabo, avait rempli d’eau calcareuse un gobelet taché de dentifrice, avait rassemblé les pilules dans la paume brûlante de sa main comme la liste assez restreintes de ses manquements et avait gobé le tout en se regardant en face dans le miroir piqué de rouille, où elle n’avait pas vu son visage défiguré mais l’ombre de Stevie qu’elle avait regardé disparaître dans la nuit, avec affection et affectation.

Quand l’ambulance avait été prête à partir, Richard s’était allumé une cigarette. À l’ambulancier qui lui avait demandé Vous nous accompagnez ?, il avait répondu qu’il préférait rester ici pour avertir les parents. Il avait rassemblé dans un sac de supermarché la brosse à dent, la bouffe végétarienne, quelques sweatshirts et cet Art de la joie d’une Italienne dont il était infoutu de retenir le nom et qu’il ne comptait de toute manière pas lire. Il avait déposé le sac devant la porte, cette porte qu’elle avait fini par prendre elle-même parce que lui était trop lâche pour la désigner, cette porte qu’elle avait prise de la manière la plus violente qui soit, en se jetant elle-même aux rebuts avec elle, l’eau du bain et le contenu famélique des tripes de Richard.

***

Il y avait Martin Schwartz, le jeune homme à lunettes à ses trousses, qui passait devant nous, en jetant une œillade dégoûtée :

  • vers le sol maintenant décoré d'une large tache de gerbe semblable à un Psychrolutes marcidus éborgné, écrasé et éviscéré  ;
  • vers le divan taché des projections de la mutilation de l'immonde bestiole ;
  • vers Richard sur le divan qui inspectait son oeuvre, le crâne partiellement dégarni enrubanné dans ses doigts ;
  • vers Stevie qui ouvrait doucement les yeux sur ce qui n'était manifestement ni un parking désert dans la pénombre d'une nuit de mai, ni le flanc d'une colline aux hautes herbes balayées par le vent, ni la plage d'une crique baignée de soleil et accessible uniquement à la nage, mais le salon pauvrement décoré d'un appartement surcoté ;
  • vers la télévision qui, derrière le drap épais et sans couture, continuait à susurrer ses commandements quotidiens.

“1. À la douzaine et à poil des yaourts tu avaleras.”

Les yeux de Stevie portaient en leurs paupières, comme à chaque fois qu'il les ouvrait, la lourde déception de ne pas voir Isabelle émerger avec lui des rues désertes qu'ils avaient parcouru en long et en large dans son sommeil, la main bien au chaud, des rues dont il pouvait décrire chaque maison, chaque boîte à lettres, chaque arbuste, chaque brin d'herbe. 

“2. Une nouvelle voiture tous les deux ans tu achèteras.”

Mais ici ce n'était pas pareil parce qu'il pleuvait, et dans les spéculations de Stevie, il ne pleuvait jamais : la Lune lui souriait sans qu'aucun nuage sexuellement explicite ne la traverse et les étoiles se dilataient comme des fossettes où se noyer.

“3. De manger cinq fruits et légumes par jour tu n'oublieras pas.”

Ici la pluie s'abattait en rafales violentes, dont nous étions les fusillés, sur les vitres rendues translucides par l'écoulement de l'eau, qui ne laissaient deviner dans la rue qu'une voiture ou l'autre à la dérive, des radeaux sur un torrent.

“4. À te laver les dents trois fois par jour tu t'astreindras.”

Nous nous sommes alors rendu compte que la pluie n'existait que parce que la musique s'était tue, aspirée avec les bavardages des derniers convives par la porte grande ouverte. 

“5. À fumer tu ne commenceras pas.”

Au rythme du tambourin sur la vitre, sous l'air froid qui circulait autour de nous et emportait les odeurs de vomi, de fumée et de bière plate, nous ressentions une sorte de béatitude originelle du nourrisson, à qui rien n'était encore arrivé et à qui rien ne pourrait arriver, une contemplation toute dirigée vers l'écran de télévision qui, derrière la couverture, continuait à prêcher.

“6. Si c'est le cas, de fumer tu arrêteras.”

Jusqu'à ce que Stuart se jette à ma droite, en soulevant une odeur de grillade et un nuage de poussière mêlé de miettes et de café soluble. 

“7. Une bière brassée avec savoir avec sagesse tu dégusteras.”

Le pan de sa chemise Massimo Dutti dépassant de son jeans G-Star qui lui-même s'enfonçait dans des All Stars montantes délacées en disait plus sur le déroulement de sa soirée que l'amplitude de son sourire. 

“8. En buvant avec sagesse le football tu regarderas.”

Parce que Stuart souriait tout le temps et que sourire était en quelque sorte son métier. Qui allait de pair avec la Mini Cooper pour les sorties en ville, le penthouse au Dieweg, la femme au foyer et les enfants ce sera pour mes quarante ans. 

“9. Le seul pouvoir d'achat tu revendiqueras.”

La chemise, le jeans et les baskets en toile remplaçaient les chaussures vernies les soirs où il était préférable de prendre la peine de délacer ses pompes. C'est-à-dire garder une longueur d'avance en prenant un temps de retard, question de sonder les intentions de la dame et de maîtriser la situation, car tu vois, il vaut mieux qu'elle soit à poil et toi habillé que le contraire, sinon tu risques toujours de la voir se tirer avec tes fringues et appeler ses copines.

“10. D'être en moi tu rêveras.”

Ou plutôt parce que tu as peur qu'elle se tire au moment où l'éclat de ton sourire et ton élégance décontractée ne suffiront plus à masquer ta poitrine flasque et vague plantée de poils épars et grisonnants, tes hanches déformées par la ceinture trop serrée, tes jambes faméliques, tes genoux cagneux, tes ongles de pieds jaunis et ton sexe en semi-érection qui émerge péniblement de ton scrotum tondu parce qu'elles aiment ça, je l'ai lu quelque part, ton scrotum qui ressemble maintenant à un poulet congelé. Alors tu le rentres d'où il vient ce sourire qui, je le sais, ne se dessine maintenant sur ton visage que grâce aux ténèbres qui envahissait la chambre et les idées de la jeune fille, qui d’ailleurs vient de se ramasser la gueule dans la gerbe de Richard en se sauvant honteusement. Alors tu renoues tes lacets, tu te reboutonnes convenablement et on s'arrache de cette soirée de merde où tu m'as emmené pour allez, te changer les idées quoi. Mais je ne veux pas en changer, moi. Je suis très content des idées que j'ai. Ce sont des idées nobles, des souvenirs de bonheur, des espoirs pour le futur, un peu de nostalgie certes, quelques larmes perdues peut-être, mais rien qui vaille la peine de venir s'enterrer chez ce connard. Et encore heureux que j'ai amené Stevie et Richard — ah non, pas eux, ils sont chiants à mourir, à quoi j'avais répondu tu verras que je passerai plus de temps avec eux qu'avec toi — et j'avais raison, je les bénis d'être là pour s'emmerder avec moi, Stevie endormi sur mon épaule et sur toute perspective d'amusement, Richard qui a vomi son passé, son présent et son futur d'une seule traite, la tête entre les mains en penseur qui a trop mal à la tête, pendant que moi je compte les plis de la couverture pourrie posée sur la télévision et que je suis les mouvements subreptices de ses ondulations quand un courant d'air s'y fracasse. Je les bénis de m'aider à détourner le regard quand toi tu baises une gamine alors que ta femme pense que je te surveille. Donc là putain tu te tais, tu t'assieds deux minutes et après on se tire.

Mais il n'écoutait pas, alors je n'ai rien dit.

Il y avait le jour qui se levait sur la pointe des pieds, les chaussures dans une main et l'autre, hésitante, tâtonnant entre les nuages. Il y avait la pluie qui jouait Music for the funeral of Queen Mary sur la fenêtre. Il y avait le divan et, alignés sur son matelas crasseux, Stevie, Richard, Stuart et moi-même avec dans la main de chacun un verre contenant le reste de la bouteille de Jack Daniel's posée sur la table basse et que Stuart venait de nous servir pour la route et pour boire à la santé de sa petite pute et de toutes les autres qui avaient défilé à portée de main et que vous n'avez pas été foutus, aucun des trois, d'attraper au vol parce que vous aviez les mains coincées dans votre froc et votre culpabilité. Pourtant, s'il y en a un qui devrait être rongé par la culpabilité, c'est moi, parce que je suis le seul à avoir pu garder ma femme à la maison et moi dans son cœur et le seul aussi à tendre la main pour cueillir les fruits encore verts qui poussaient partout ce soir.

Je me suis retenu de lui mettre mon poing dans la gueule, parce que j'avais mon verre de whisky dans la main gauche, que la table basse était trop loin pour l'y déposer et que, dans la position où nous nous trouvions, ma main droite n'aurait pu que lui effleurer la joue. Alors nous sommes restés cois, sans réaction, les yeux à demi fermés, la bouche ouverte, baignés de la lumière du plafonnier que quelqu'un venait malencontreusement d'allumer en partant. Nous étions les Alex, Georgie, Dim et Pete d'un futur qui s'était affaissé, prêts à nous lancer au petit matin dans une folle journée d'ennui organisé et d'obligations contractuelles.

Stuart s'assoirait dans sa Mini Cooper en aspirant une bouffée des effluves de cuir et de neuf, et repartirait sans attacher sa ceinture vers les hauts quartiers où l'attendaient la porte automatique du garage, le valet pour y déposer sa chemise Massimo Dutti et son jeans G-star, et une place dans le grand lit en soie réchauffé par sa femme qui ronronnerait lorsqu'il se coucherait et qui l'enlacerait comme si elle était à l'arrière d'un étalon lancé au galop sur une plage, dans un aéroport ou dans une rue délavée par la pluie.

Richard aurait une heure de trajet à moto pour rentrer chez lui, descendre d'abord la rue Belliard encore vide, suivre ensuite l'E40 jusqu'aux abord de Liège, ralentir progressivement l'allure à l'approche du village, passer et repasser quatre ou cinq fois devant la maison, où il ne connaissait plus depuis trois semaines le bien-être animal de se coucher dans un lit, finir par avancer dans l'allée en traînant la patte, faire grincer la porte de garage en la soulevant — c'est inévitable et à chaque fois ça réveille le quartier entier qui ouvre les yeux et les referme — et enfin, sous un regard triste de mépris jeté du haut des escaliers, s'étendre tout habillé dans le canapé, les mains sur le plaid et sur son ventre qui n'avait pas dégonflé malgré la purge, où il dormirait à peine deux heures avant qu'ils le bousculent parce qu'il serait l'heure d'allumer la télévision.

Stevie et moi descendrions vers la station de métro, nous nous saluerions vaguement, lui partirait vers le Sud, moi vers le Nord, nous ne nous regarderions même pas d'un quai à l'autre — parce que c'était en haut des escaliers que nous nous étions dit au revoir, et à ce moment nous serions déjà partis.

Il rejoindrait son appartement coquet meublé de souvenirs et décorés de photos du Canada qu'Isabelle rêvait de visiter et d'y rester pour toujours, où Stevie l'imaginait aujourd'hui à l'abri de Richard — et de son pervers de copain qui nous écoutait baiser derrière la porte et je suis certaine qu'il glissait alors sa main dans son froc et qu'il... 

Je rentrerais chez ma mère où j'avais emménagé un an auparavant, qui ne croyait pas plus que moi que ça allait s'arranger avec Anne et qui n'espérait même plus me voir ailleurs que chez elle, jusqu'à sa mort et au-delà.

Mais juste à côté de l'encadrement de la porte de la cuisine, dans un coin resté dans la pénombre toute la soirée et qui ne s'était révélé que lorsque la pièce fut baignée par la lumière du plafonnier, est apparue une jeune femme assise seule, les jambes croisées.

Et par tous les Saints du Ciel, que cet invité maladroit, ou dyslexique, ou parkinsonien, qui avait malencontreusement appuyé sur l'interrupteur, aurait été bien inspiré de s'en abstenir, et je veux bien confesser à Dieu tout-puissant, reconnaître devant mes frères que j'ai péché en pensée, en parole, par action ou par omission, et me frapper la poitrine, et supplier la Vierge Marie, les anges et tous les saints, et, s'il le faut, tous les démons de l'enfer et vous aussi, mes sales enfoirés de frères, de prier pour moi le Seigneur notre Dieu, Allah, Yahvé, Bouddah, Ganesh, Zeus, Jupiter et Satan, s'il le faut, mais qu'ils laissent pour les siècles des siècles dans l'obscurité cette jeune femme qui, d'un regard vif et clair qui voulait dire tout et son contraire, nous fixait tous les quatre et chacun d'entre nous avec un sourire adorable.

Elle était assise avec élégance sur une simple chaise en bois dont la peinture mélangée de vert et d'orange s'écaillait en squames qui semblaient des épines. Parce que, voyez-vous, elle était de ces jeunes femmes qui savent rester élégantes en toutes circonstances. Même quand elles sont assises dans le hall d'un aéroport, entre un homme qui feuillette bruyamment son journal et une dame à la voix de baryton qui gueule sur l'enfant qui vient de laisser tomber son sandwich à vos pieds. Ou dans une soirée où elles sont venues seules pour une raison qu'elles-mêmes ne savent donner, où elles ne connaissent personne et restent dans un coin, avec suffisamment de distance pour ne pas être confondues avec ces autres filles aux mimiques surentraînées et à la peau cireuse, mais avec assez de générosité dans le sourire pour ne pas paraître méprisantes.

Elle présentait son sourire comme un trophée posé sur ses doigts longs et fins qui tapotaient sa joue rosie par l'air frais qui circulait autour de nous cinq, amenait jusqu'à nous les effluves discrète de son parfum épicé et soulevait légèrement ses cheveux châtains qui ondulaient sur ses épaules et dont une mèche lui traversait le visage, lui barrait le front, suivait l'arête de son nez, longeait le bord de ses lèvres et venait mourir sur la tranche de sa main et le début de son poignet d'où partait, tatouée en noir, une phrase d'ici illisible, de laquelle je reconnaissais hypothétiquement les mots rêves et paradis, et qui se terminait au coude posé sur son genou nu comme l'étaient ses jambes croisées, la gauche sous la droite qui semblait alors en suspension, longue comme une soirée qui n'en finit pas, et qui se ponctuait d'un pied magnifique, dénudé jusqu'à l'indécence et au bout duquel pendait, totalement immobile, un escarpin gris et noir à talon haut qui était un appel à la promenade sur les pavés de la rue du Chêne, de la rue de l'Étuve et de la Grand-Place, une promenade lente et maladroite durant laquelle, le sac suspendu à son avant-bras, elle s'accrocherait à toi à cause des pavés rendus glissants par la pluie, à cause de la nuit qui serait encore vaillante à hauteur d'homme, à cause du brouillard glacé qui raidirait ses jambes nues et du vide angoissant de la ville à cinq heures du matin.

Nous nous sommes tournés l'un vers l'autre, moi vers Stuart et Stevie vers Richard, puis moi vers Stevie et Stuart par-dessus mon épaule vers Richard, puis moi vers Richard et Stuart vers Stevie, dans un ballet immobile qui signifiait, dans un langage qui n'était pas digne de contenir des mots, qu'aucun de nous n'était foutu de prouver aux autres par a + b que la jeune femme aux jambes croisées les croisaient depuis que nous étions arrivés et qu'elle était restée cachée depuis le début dans la pénombre de son coin près de l'encadrement de la porte de la cuisine qui projetait une lumière propre à faire disparaître dans le contre-jour la plus charmante des nymphes. Non, elle ne pouvait qu'être arrivée à l'instant, par la porte laissée ouverte par le même imbécile maladroit qui, par tous les Saints du Ciel et Lucifer, aurait été bien inspiré de la fermer derrière lui et aussi de s'abstenir d'allumer le plafonnier par inadvertance.

Soudain Stuart — que par les Saints Pierre, Paul, Jacques, Mathieu, Marc, Luc, Jean et Judas s'il le faut j'aurais voulu aussi timide et gauche qu'apparemment l'ensemble des convives ici présents — s'est levé, a glissé dans son jeans G-Star le pan de sa chemise Massimo Dutti qui pendait à la débandade sur sa cuisse et s'est approché d'elle avec sur le visage sa propre définition du sourire carnassier. Une grimace vaguement empruntée à un Alain Delon de bord de piscine mais qui sur son visage vaguement moche ressemblait au rictus d'un chien qui grogne comparé à l'absolue adoration, l'adorable absolution de celui que la jeune femme à la chaise nous avait offert avant de soulever légèrement le visage pour nous abandonner dans l'absence de son regard. 

Sans donner aucun signe de trouble, elle a détaillé Stuart qui s'est appuyé du coude contre le mur pour ne pas tomber, qui a croisé les jambes pour laisser croire à de la décontraction et qui a postillonné son prénom avant de lui demander le sien, très fort parce que l'alcool lui faisait perdre la maîtrise de sa voix. Elle a alors prononcé son nom assez distinctement pour que chacun de nous l'entende. Et si nous ne l'avions pas entendu, nous aurions pu le lire sur ses lèvres qui s'étaient entrouvertes, provocantes, puis refermées en se projetant vers l'avant et rouvertes à nouveau pour nous envoyer ce prénom, pour me l'envoyer plutôt, en pleine figure comme un baiser qui s'approcherait lentement, flottant sur l'écume des vagues, attendant que la mer se retire pour venir se déposer sur ma bouche béante.

—  Elle s'appelle Emma, me répétera plus tard Stuart, c'est ce qu'elle m'a dit et je ne pourrai jamais l'oublier. Mais si tu savais le nombre d'Emma qu'il y a dans cette ville. Et qui te dit d'ailleurs que c'est son vrai nom. À sa place, si là est bien la place d'un être humain, tu crois que j'aurais lâché mon véritable prénom ? Celui que mes parents avaient choisis longtemps avant ma naissance en souvenir d'un chanteur à la con ou d'un footballeur écossais. En même temps que celui de Nancy si j'avais été une fille. Nancy. Un prénom qui sortait de je ne sais où. Et heureusement que cette putain de bite a eu le bon goût de m'éviter cette peine.

Emma, sans changer de position, a regardé Stuart avec une tendresse qui semblait ingénue mais qui n'était qu'un moyen de le troubler en silence. Elle a décollé ses longs doigts de sa joue rosie par le petit matin et, d'un mouvement souple, désossé — qui, par la grâce du léger courant d'air ainsi créé, a fait dériver légèrement la mèche isolée de ses cheveux ondulés, celle qui donnait la touche finale à son visage, irrésistible de perfection, par-dessus son œil gauche, le long de sa narine, en travers ses lèvres pour finir par pendre sous son menton comme un pendule — a fait signe à Stuart de s'approcher. Ce qu'il a fait. Et elle lui a parlé, 21 secondes exactement, lui demandant, tel qu'il nous l'a rapporté à partir de la 28e seconde : Que dirais-tu si je te proposais, à toi et à tes trois amis là, de venir terminer cette soirée, fêter le matin naissant et boire un dernier verre chez moi ? Elle aurait ajouté Et je vous montrerai ce qu'est la véritable passion.

Je suis persuadé, encore aujourd'hui, comme je l'étais ce jour-là quand Stuart nous a passé le mot, accroupi à nos pieds, que cette phrase que je retranscris de mémoire est la phrase exacte qu'elle a prononcée, ses mots identiques, organisés de la même manière. Et quand je l'énoncerai encore tout haut en fumant la cigarette du condamné et en allant et venant devant la station de métro où je trouverai refuge, je suis certain d'entendre la même intonation que celle qu'elle lui avait donnée, sans se départir de son adorable sourire, de son menton posé sur sa main, de son coude sur son genou, de sa jambe droite sur sa jambe gauche et de son escarpin au bout de son pied nu. Parce que cette phrase résonnera plus tard comme un terrible avertissement, une prédiction insurmontable. Et la sentence qui viendra encore plus tard sonnera, elle, comme le troisième chant du coq, le je vous l'avais bien dit, le véritable point de départ de cette histoire. Car ce que je viens de vous raconter n'est qu'une manière pour moi d'éviter la confrontation avec les souvenirs. Ce ne sont que des événements hors contexte, hors du temps. Ce n'est pas une histoire parce qu'une histoire aboutit à quelque chose. Cette soirée interminable n'était que l'indice d'une vie d'ennui et d'ennuis sans fin.

Par contre, ce qui allait se dérouler chez Emma, où j'accompagnerais Stuart, Richard et Stevie, allait nous donner une image claire de la fin de l'histoire, de toutes les histoires, de l'ennui et de tous les ennuis. Et je vais avancer un peu dans mon histoire parce qu'il ne me reste plus beaucoup de temps et, tu sais Laura, j'ai peur, je sens mon cœur battre au travers de tous mes membres, et je voudrais tant que tu sois là maintenant près de moi, pour me regarder en finir et me tenir la main quand le moment viendra.

Stuart s'est dressé devant nous, le torse gonflé et les mains sur les hanches. Il ressemblait à un commandant de brigade intrépide ou imbécile, ce qui souvent revient au même. Du genre à enjoindre les rescapés, blessés dans leur corps, à l'agonie dans leur âme, de se remettre au garde-à-vous à portée de son souffle et de lui gueuler des Oui chef quand il leur demandera s'il sont prêts à le suivre jusqu'à la mort, jusqu'au bout du monde ou jusqu'à la prochaine tranchée qui ressemblait plus à un champs labouré qu'à une tranchée, et c'était de la folie parce que nous ne pouvions nous y enfoncer que jusqu'aux hanches et nous allions être tirés comme des lapins.

Stuart nous a regardés l'un après l'autre, Richard, puis Stevie, puis moi, Stevie et moi nous sommes regardés. Stevie et Richard se sont regardés et j'ai regardé Richard par-dessus l'épaule de Stevie, dans un ballet immobile qui signifiait, dans un langage explicite qui n'avait besoin d'aucuns mots :

  • que Stuart n'allait pas remonter vers le Dieweg ni retrouver son épouse endormie, si belle de naïveté et d'amour inconditionnel, mais allait vérifier en pensée, en parole, par action et par omission, s'il était encore foutu d'aligner deux performances sur terrains différents, l'un lisse et bruyant comme un terrain de tennis synthétique le long d'une autoroute, l'autre doux et frais comme une clairière découverte par hasard en plein centre d'une forêt touffue ;
  • que Richard n'allait pas enfourcher sa moto et avec elle une sotte impression de liberté immense quand il descendrait la rue Belliard à pleins gaz et ferait défiler les pointillés de l'E40 à la vitesse à laquelle se cousait la robe à motifs pastels — comme ceux, vous avez raison, du divan sur lequel nous étions assis pour quelques secondes encore — sous les doigts de sa femme penchée au-dessus de la machine à coudre, les mains alignées, le pied sur la pédale et les yeux sur la télévision, et, avec cette impression de liberté, la sensation plus profonde, plus physique aussi, de lâcheté lorsque son pied débraillerait progressivement et que sa main se ferait plus molle sur la poignée des gaz, de la même manière que son épouse relâche la pédale et porte les mains à son visage lorsque la télévision crache une péripétie qui mérite que le monde s'arrête de tourner en même temps que le moteur de la machine à coudre, et qui justifie qu'on porte d'effroi, de joie, de tristesse ou d'étonnement ses mains à son visage ;
  • que Richard n'allait pas enfourcher sa moto, mais une femme à la peau blanche sur un lit de soie noir, et elle serait la preuve qu'il était encore capable de faire des choix inconsidérés et impulsifs, de ceux qui remplissent une vie de souvenirs et de remords pour que sa dernière seconde sur Terre s'écoule sans temps morts, la preuve qu'il y avait encore de la passion à exhaler dans un souffle rauque, la preuve que ce ventre rebondi pouvait encore disparaître avec force exercices quotidiens et alimentation saine et la preuve que ce trouble qu'avait provoqué les yeux maquillés de Brian Molko et les tenues en cuir saillante de Stefan Olsal à l'adolescent ouvert et idéaliste qu'il se souvenait avoir été, s'était étouffé passée la trentaine et les objectifs clos et réalistes qu'on se donne après vingt ans ;
  • que Stevie et moi n'allions pas descendre sur le quai du tram souterrain par un escalier opposé, que nous n'allions pas nous asseoir l'un en face de l'autre, séparés par les rails parallèles comme s'ils étaient le Styx, faisant semblant d'être seuls, analysant nos pieds pour ne pas avoir à croiser le regard de l'autre, tournant la tête vers le Sud pour celui qui allait rentré chez lui vers le Nord,  vers le Nord pour celui qui allait redescendre vers le Sud, chacun dans son brouillard, sur la route d'amours passées cruelles de naïveté et de condescendance ;
  • que nous allions, tous les deux et l'un après l'autre, enlacer ces corps qui nous fuyaient et donner à Emma, qui souriait encore adorablement, pour l'un le visage de celle qu'il s'attendait à voir chaque matin dans la moitié de lit qu'il lui réservait et qu'il découvrait glacée (la moitié de lit), même pas défaite, celle qui devait apprécier la cuisine de Stevie puisqu'elle rendait à tous les repas une assiette vide comme si elle était propre, pour l'autre le visage de celle qui ne l'attendait plus, celle qui passait les nuits au chaud, collée à un corps nu qui sentait le cuir et le neuf, qui s'habillait pour l'emmener au restaurant, au cinéma et faire de l'accrobranche, qui lui demandait à tous les repas comment s'était passée la journée, qui lui enlevait ses chaussures et lui préparait du thé. Alors je mettrai son visage à elle par-dessus celui d'Emma. Je broderai des passions inconditionnelles qui ne s'effritent pas avec le temps comme un torrent si violent qu'il finit par s'assécher. J'oublierai comment on en est arrivés là et j'imaginerai comment on pourrait en arriver ailleurs, des scénarios loufoques qui nous enverront à nouveau dans le même lit, des mots tels que il n'y a jamais eu que toi et  j'ai fait des erreurs et pardonne-moi. Mais pour cela il faudrait qu'Emma se taise et éteigne la lumière, et que les autres soient d'accord.

Nous nous sommes regardés, nous avons hoché la tête, nous nous sommes levés comme un seul homme et nous nous sommes mis au garde à vous de tous nos membres, prêts à suivre Stuart jusqu'à la mort, jusqu'au bout du monde, jusqu'à la prochaine tranchée — quitte à y laisser la moitié supérieure de notre corps — ou jusque chez cette Emma si c'est cela qu'elle voulait.

Sous le soleil pâteux et moite du petit matin, Stuart, Stevie, Richard et moi fermant la marche nous sommes engagés dans les étroits escaliers à la suite d'Emma dont le parfum nous a d'abord enveloppés avant de se fondre dans la puanteur de friture du rez-de-chaussée pour créer une senteur nouvelle, hypnotisante, qui nous maintenait dans le silence et dans cette espèce de basse dignité obéissante qu'ont les catholiques quand ils vont communier.

Arrivés à l'air libre, un frisson nous a parcourus tous les quatre, le frisson procuré par le regard pharisaïque et glacial de ceux qui devaient au poids dérisoire de leurs péchés de s'asseoir au premiers rangs et de prendre une mine contrite en suivant leur carnet de chant. Ou bien c'était le froid, le simple et banal phénomène météorologique qui, les matins de finissant, nous rappellent que nous sommes des animaux à sang chaud et depuis longtemps dépourvu d'un pelage suffisant pour entamer l'hiver.

***

Après quelques pas, Emma s'est arrêtée sans hésiter devant la porte passager de la Mini Cooper de Stuart, un modèle pratique à garer dans ces rues proches du centre, de la Grand Place et de l'Hôtel de Ville asymétrique, ces rues pleines de dizaines de voitures semblables, tout aussi susceptibles d'appartenir à l'un de ces noctambules imbus de leur personne, de leur apparence et de leur véhicule. Lorsque Stuart a déverrouillé les portes, elle s'est installée avec grâce à la place du mort, tandis que nous nous sommes encore regardés par dessus la carrosserie — ce qui cette fois exprimait simplement un mélange d'amusement et de surprise — avant de nous installer, Stuart au volant, Stevie, qui était le plus petit d'entre nous, au milieu, Richard à gauche et moi à droite. 

Nous sommes partis, guidés par la voix d'Emma, mécaniquement sensuelle, industriellement chaude comme celle de ses femmes sans corps ni âmes des GPS. Ses à gauche, à droite, au rond-point prendre la 2e sortie nous ont emmenés par des rues de Bruxelles noyées dans le brouillard, puis des boulevards noyés de soleil que j'aurais dû reconnaître, et que pourtant je ne reconnaissais pas.

Était-ce parce qu'affluaient, remués par les soubresauts de la voiture sur les pavés, les souvenirs du jour où ma mère m'a emmené pour la première fois en ville, lorsque je m'étais émerveillé du moindre pignon, de la moindre fantaisie néo-gothique, du moindre jongleur de rue, de la moindre foule qui s'agglutinait par grappes denses et sauvages autour de chaque promesse d'enchantement, lorsque nous n'y avions pas dépassé le court espace délimité par le Palais Royal, le Palais de Justice, les Marolles, la Bourse et le Théâtre de la Monnaie, un espace illuminé par la gare Centrale, les Galeries de la Reine et la Grand-Place près de laquelle nous avions acheté des cacahuètes grillées à un vendeur que nous retrouverions à chaque fois au même endroit de la rue du Marché aux Herbes ?

Ou était-ce le vide sidérant que nous semblions traverser, hors du temps, hors des vieilles veuves à cabas, des jeunes veuves à lévrier, des vieux maris à casquette et des autres à canettes ? Ou encore était-ce l'aveuglement de mes yeux fatigués et embués d'alcool ?

Ou était-ce la chevelure dorée et ondulée d'Emma qui voletait autour de son appuie-tête et vers laquelle je profitais de chaque coup de frein brusque donné par Stuart — qui savait que la naïveté a tendance à se réduire comme peau de chagrin une fois le matin venu et qui savait aussi que la perte de naïveté est irrécupérable et ressemble furieusement à la la méfiance et à la jalousie — pour y plonger le nez et m'imprégner des senteurs de lys de son shampoing, senteurs de la mort — senteurs de ces soirées neigeuses où ma mère m'emmenait saluer un cadavre que je ne reconnaissais jamais pour ne pas l'avoir assez vu vivant mais qui semblait désanimé d'une telle paix, d'un tel réconfort que je ne voyais aucun intérêt aux larmes de ma mère, hypocritement discrètes, malicieusement réciproques, qui se signalaient par l'envolée de son mouchoir et le dépôt d'une carte comme preuve de son passage et de l'accord win-win d'un donné pour un rendu — et ses cheveux au goût de neige me chatouillaient le nez, me piquaient la langue et formaient entre mes mains une hermine dans son pelage de printemps qui, lorsque je relâchais l'étreinte, se décomposait en une gerbe légère et inconsistante avant de reprendre forme entre mes mains tremblantes ?

Emma s'est retournée et m'a souri de son sourire adorable qui me fera comprendre bien plus tard, revenu au trafic, debout dans le tram et appuyé sur la porte, c'est-à-dire quelques heures après, que non seulement celui-là n'était que pour moi, mais que tous les autres l'étaient aussi : quand face à Stuart, ses yeux s'étaient échappés pour suivre sa pensée vers celui assis au centre-gauche sur le divan collant aux couleurs pastel ; cet autre aussi quand nous avions descendu l'escalier et qu'elle s'était retournée pour voir si personne ne manquait à l'appel ; et celui bien sûr, adorable et satisfait, qu'elle m'avait abandonné sur le trottoir avant de s'asseoir avec grâce à la place du passager.

Elle a dit Nous y sommes au moment où nous arrivions à un endroit où on ne pouvait imaginer avancer plus loin, une rue aux pavés déchaussés qui s'évaporait au loin dans un bosquet, et qui longeait une série de quatre maisons d'ouvriers dressées au milieu des champs, lumières éteintes, châssis écaillés, dont deux vivaient sans porte et une sans rien d'autre que le mur de façade. Stuart a garé la voiture devant la troisième qui, comme les trois autres, était moins large que sa propre porte de garage derrière laquelle il rangeait sa Mini Cooper ainsi que la BMW X5 avec laquelle il laissait parader sa femme le week-end, seule condition à son amour inconditionnel.

***

Quand nous nous sommes arrêtés devant la porte noire qui creusait un trou sans fond dans la façade blanche, le lampadaire, placé à l'exacte limite entre la troisième et la quatrième maison, s'est éteint puisque le jour rendait maintenant futile et ridicule sa faible lumière.

Portée sans doute par la routine d'un enchaînement de gestes maintes fois répété, Emma est entrée dans la pénombre qui ne pouvait encore s'échapper par l'étroite fenêtre, a traversé la pièce du bas et allumé la lampe de l'étage qui a éclairé l'escalier d'un puits de lumière. Pudique et patiente, elle a dit : Montez avant moi, mettez-vous en ordre de marche, j'arrive dans deux minutes.

Nous sommes montés, cordée maintenant expérimentée, aux automatismes éprouvés, dans la chambre où le volet fermé ne laissait qu'à une ampoule faiblarde le soin de dessiner sur le lit des ombres angoissantes qui serpentaient entre les plis du drap défait et de refléter sur le miroir de la coiffeuse nos profils décharnés, nos yeux abattus par une nuit sans sommeil et nos bras maladroits qui ne savaient par où commencer pour se mettre en ordre de marche (si au moins nos bras avaient su).

Stuart a posé un genou à terre pour défaire méthodiquement les lacets de ses All Stars, a posé l'autre genou, a répété la manœuvre et s'est définitivement redressé. Il a sorti sa chemise Massimo Dutti de son jeans G-Star, l'a déboutonnée de haut en bas, l'a ajustée soigneusement sur le dos du chaise et a enlevé son jeans qu'il a déposé, plié en quatre, sur l'assise de la chaise, alors que Richard, Stevie et moi nous contentions de monter trois tas dérisoires qui semblaient des châteaux de sable à moitié détruits par la marée montante.

Nous avons attendu, en caleçon et chaussettes, qu'Emma nous rejoigne et nous appelle chacun à notre tour, comme l'infirmière aux lunettes rouges qui, enfants, nous faisait défiler devant le médecin aux cheveux gris et gras et aux ongles jaunes pour qu'il nous inspecte les yeux, la gorge, les oreilles et qu'il nous baisse le calebar d'un coup sec pour nous soupeser les couilles et étirer notre bite minuscule sous le regard cerclé de rouge de l'infirmière. Et je peux affirmer qu'à chaque fois, chaque année, à chaque visite médicale, elle sortait de sa bouche également cerclée de rouge vif un bout de langue avide qui s'attardait sur sa lèvre supérieure avant de disparaître soudain comme si elle l'avalait. Et je peux dire aussi, sur foi des témoignages de mes congénères, que notre bite en forme de haricot avait alors tendance à encore plus s'étirer, comme si elle était attachée par un fil invisible à ce bout de langue rose qui allait et disparaissait.

Emma est arrivée après deux minutes comme promis, non pas vêtue d'une nuisette dentelée et transparente, non pas portant ses seuls sous-vêtements noirs bordés de rose, non pas nue, même pas nue, mais habillée d'une inélégante robe de nuit couleur blanc sale, informe, trop grande — elle tombait plus loin que ses pieds disparus — surmontée d'un col en dentelle et resserrée au bout des manches d'où émergeaient ses longues mains qui semblaient presque boudinée. Elle donnait l'impression de pouvoir s'envoler à tout moment, portée par cette robe, un peu de vent et nos regards pour la voir s'éloigner.

Emma s'est couchée sur le dos, a remonté sa robe de nuit jusqu'au ventre et a légèrement écarté les jambes. Stuart, que je n'avais pas vu enlever son caleçon et ses chaussettes, s'est approché le premier. J'ai fermé les yeux et, au travers de mes paupières, la lumière semblait battre comme un cœur, ou comme les veines gorgées de sang du sexe de Stuart. J'ai tourné la tête vers la gauche et j'ai ouvert les yeux. La lumière reflétait sur le miroir un visage traversé d'ombres mais pâle, qu'on aurait dit fait de cire, mais mes yeux dans la pénombre étaient noirs, deux trous noirs qui engloutissaient ce qui me restait de fierté.

J'ai refermé les paupières, j'ai tourné la tête vers la droite et j'ai rouvert les yeux sur la lumière vacillante de l'ampoule qui se balançait sous le souffle du corps de Stuart qui lui-même s'agitait frénétiquement pour compenser son manque de vigueur au-dessus du corps d'Emma, un corps que je n'avais désormais, en partie du moins, plus à imaginer.

Il était devant mes yeux, magnifiquement décevant, et c'était triste à pleurer. Comme lorsque je me réveille en pleine nuit d'un rêve merveilleux dont je me souviens à peine, que je ne pourrais raconter mais dont je sais par-dessus tout qu'il était merveilleux.

Comme ces nuits-là quand j'essaie de me rendormir pour rattraper cette merveille qui ne peut s'être sauvée bien loin, et que je passe des heures, poussé par l'espoir, à lui courir derrière dans un état de semi-sommeil qui n'en a  jamais ne fusse que la couleur — cet orange presque rouge du soleil à un instant de se noyer ; ou la brise chaude qui caresse le sable sans le soulever ; ou le roulement apaisant des vagues qui s'écrasent  à mes pieds ; ou l'odeur rafraîchissante de la lavande ; ou le goût suave des bonbons à la violette ; ou peut-être est-ce tout autre chose ; ou peut-être rien ; c'est ça, c'est certainement le vide, l'absence absolue ; c'est pour ça que je ne me souviens de rien ; parce qu'il n'y avait rien d'autre que cette paix merveilleuse dont un moindre souffle, un moindre aboiement au loin à peine audible, suffit à m'extirper ; le rien, aucune personne, aucune chose, aucune sensation, le rien total que je ne pourrai jamais rattraper; car rien que cette pensée suffit à combler ce rien, même de vent, de fumée et de gaz.

Et comme ce rêve absolument nu que je ne peux plus imaginer, à cause de ces quelques secondes, ces énormes secondes où le corps lent et empâté de Stuart s'est approché d'elle et l'a couverte de sa chaire flasque, je ne pourrai jamais retrouver l'Emma purement merveilleuse dessinée par moi, rien que pour moi, l'Emma pur esprit, pur sourire, pur regard, pure main posée sur la mienne.

J'en avais déjà trop vu et il la souillait, comme Richard, Stevie et moi allions la souiller après. Nous ne pouvions que la souiller parce qu'aucun d'entre nous n'avait d'amour à lui donner. Chacun de nous s'escrimant sur elle ne ferait en fin de compte que l'amour à soi-même, car chacun de nous voulait se prouver, d'une manière différente certes, dans une optique différentes bien sûr, qu'il était toujours un homme.

Emma, qui supportait le poids de Stuart sans bruit n'existait pour aucun d'entre nous, pour personne, comme si elle s'enfonçait dans le lit, comme si elle s'effaçait complètement du tableau, un tableau en éclairage réel, c'est-à-dire l'ampoule vacillante qui dessinait sur les murs les ombres floues, qui semblaient naviguer dans les flammes, de Richard — nu, le sexe en érection qui en ombre chinoise paraissait un poignard affuté — et de Stevie — la tête penchée au-dessus du lit, les yeux fermés, la main plongée dans le caleçon, tremblotant comme pris de fièvre.

Le filament incandescent brillait sur son torse trempé de sueur. Il a lâché son sexe et a retiré sa main. Le tout, bite, bras, menton, pendouillait pitoyablement. Il a posé les yeux sur le sol en parquet clair, puis il me semble qu'il a fermé les yeux, se sentant partout sauf ici : ailleurs. L'ailleurs était un quadrillage de rues désertes dans la nuit, qu'il parcourait systématiquement en suivant un itinéraire précis qui lui permettait de passer par tous les carrefours en un maximum de temps. Dans ce labyrinthe, ni ses bras, ni son menton, ni rien d'autre ne pendait, parce qu'il avait pris la main d'Isabelle et elle ne s'était pas offusquée.

À ce moment, j'ai voulu partir. Me rhabiller, descendre l'escalier en colimaçon, traverser le rez-de-chaussée jusqu'à la port sans buter sur aucun obstacle, pousser la porte noire et courir sur les pavé jusqu'au boulevard, et du boulevard jusqu'au centre-ville où je ralentirais le pas pour retrouver une allure normale, à l'endroit où je devrais être à cette heure. Et non ici dans cette maison ouvrière, aménagée de manière coquette il est vrai, mais où je devais supporter les râles de plus en plus rauques de Stuart qui touchait au but et qui enveloppait de son haleine de whisky le visage d'Emma, son sourire adorable et son teint angélique.

Mais je suis resté. Je suis un couard, un lâche, un pleutre. Je n'arrivais même pas à distinguer mes affaires de celles des deux autres. Je comprenais Stuart, il avait plus d'expérience c'est sûr. À ranger méthodiquement ses vêtements, il laissait l'écoutille ouverte au cas où il aurait dû prendre ses jambes à son cou. Et le fait est que sous cette foutue ampoule, nos frusques formaient un tas informe que je n'avais pas le courage de détricoter.

Et puis je ne savais pas où j'étais — à ce moment, d'une voix de baryton, Stuart a lâché un dernier râle plus long que les autres, pour laisser la place à Richard qui, poignard le long du corps, avait une envie folle d'en découdre, des envies de petits meurtres. Il s'est jeté bide en avant sur Emma qui réajustait encore le pli de sa robe de nuit au niveau du ventre, alors que Stuart se laissait choir, nu, en nage, une goutte de sperme pendant au bout de son sexe recroquevillé, sur le jeans G-Star qu'il avait soigneusement plié au cas où il devait prendre ses jambes à son cou et sa bite par-dessus l'épaule et la queue entre les jambes — j'aurais été incapable de retrouver mon chemin, le centre-ville était loin, je me serais perdu, ou je serais peut-être tombé, exténué, abattu par une crise cardiaque, renversé par une voiture, ou un camion, ou un autobus.

Et puis je ne pouvais pas les laisser, ils s'inquiéteraient, ils me chercheraient. Il y avait maintenant cette solidarité qui nous liait ; cette impression que je ressentais depuis qu'elle était apparue, assise sur une chaise à la peinture écaillée dans le coin soudain noyé de lumière à côté de l'encadrement de la porte de la cuisine ; cette certitude même que nous étions tous les quatre liés par un lien indestructible, presque surnaturel, que nous  étions l'index, le majeur, l'annulaire et l'auriculaire de la main dont Emma était le pouce, et que nous allions devoir supporter le poids de ces quatre autres membres dans chacun de nos mouvements jusqu'à la fin de nos jours.

J'aurais brisé tout ça égoïstement pour rentrer chez moi où ma mère m'attendait déjà devant la télévision, la table du petit déjeuner sommairement dressée — et Richard déjà roulait sur le dos pour récupérer son souffle perdu, haletant comme un marathonien qui entre dans le stade pour un dernier tour de piste ;  Emma a posé la main sur son ventre qui vibrait et semblait gronder d'une créature prête à émerger de ses entrailles, question de lui dire Ce n'est pas grave et C'est fini maintenant et Il y en a d'autres qui attendent ; Stevie s'est avancé timidement pour lui demander si elle pouvait se mettre sur lui, à quoi elle a répondu que Non mon chou, c'est impossible, tu vois bien que je ne peux pas faire ça  en lui caressant la joue, alors il a enfoui son visage dans le creux de l'épaule d'Emma en murmurant le prénom de l'autre fille, avec la même intonation d'amoureux sincère qu'il avait dans ses rêves.

Ma mère, sans me regarder, m'aurait demandé où j'étais pendant toute la nuit, et la majeure partie de la matinée. Elle aurait ajouté en se tournant vers moi Ce n'est pas raisonnable, j'aurais pensé J'ai plus de trente ans, je fais ce que je veux, mais je me serais contenté de soupirer théâtralement, j'aurais laissé le temps passer avec la lenteur d'une mauvaise soirée vulgaire et ennuyeuse, en attendant le lundi.

J'aurais dû partir pour ça alors que, pour être honnête et plus raisonnable que la raison elle-même, j'avais ici une jolie fille que je ne semble pas laisser indifférente, qui même n'attendait que moi, après trois autres oui, mais qui sait peut-être était-ce un entrainement qu'elle s'imposait, deux ou trois tours de chauffe pour se mettre en jambe. J'aurais été vraiment con d'esquiver l'affaire pour je ne sais quels principes à la con. Je n'avais plus baisé depuis 18 mois au bas mot, j'en mourrais d'envie, qui ne crèverait pas de désir à l'instant ? 

Et Stevie qui n'en finissait pas de ses sauts de puces et de cette putain de tendresse factice qui allait faire durer l'histoire pendant des heures, alors que je me sentais à l'étroit dans mon caleçon. Ça tirait jusqu'à me faire vraiment mal. Pourquoi elle ne le poussait pas un peu ? Quelques coups de reins et c'en serait fini de Stevie, de ses rêves et de ses couilles pleines de millions de spermatozoïdes qui n'attendaient qu'une occasion comme celle-ci pour se faire la malle. Pourquoi elle ne faisait rien putain ? Elle sait qu'il n'y a que moi, avec ces deux cons qui ne finissaient pas de reprendre leur souffle et moi qui retenais le mien. Ça n'avait aucun sens.

C'est alors que Stevie, dans le même soupir chuintant et discret qu'une cigarette plongée dans un verre d'eau, a rendu l'âme, non pas directement la sienne mais le morceau incomplet qu'il gardait accroché comme un écusson, une médaille de guerre ;  Stevie qui, maintenant que cet implant avait disparu, était libre, prêt à vivre enfin pour lui-même, et extrêmement malheureux.

Alors, au suivant, et ce fut mon tour. Entièrement nu, sortant involontairement les pectoraux et rentrant le ventre, je me suis approché du corps parfait, du pur corps offert par Emma. Mais je ne l'ai pas regardé. Je gardais les yeux sur son visage, son sourire adorable qui confirmait que les trois autres étaient des clampins.

Je suis entré en elle. J'ai plongé le nez dans ses cheveux aux senteurs de lys. Ses cheveux brillaient sous l'ampoule comme une constellation infinie, des étoiles accrochées à un fil qui formaient un collier qui puait la mort, la douce et capiteuse odeur de la mort. J'ai respiré ses cheveux et murmuré son nom à l'oreille pendant que j'allais et venais, accélérant, ralentissant, maîtrisant, réaccélérant, reralentissant, ne maîtrisant plus grand chose. Et, lançant les chevaux au galop, j'en ai fait ma performance. J'ai appelé comme témoin à la barre mon ex-épouse, son nouveau mari, toutes celles qui sont passées entre mes mains à la fac, et l'autre petite à l'école, Mélanie je crois, qui était vraiment amoureuse de moi, que j'ai recroisée près de chez ma mère, heureuse et lesbienne. J'en ai appelé à la Vierge Marie, les anges et tous les saints, et tous les démons de l'enfer — il le fallait — et à tous mes sales enfoirés de frères de prier le Seigneur notre Dieu, Allah, Yahvé, Bouddha, Ganesh, Zeus, Jupiter et Satan — il le fallait — et Saints Pierre, Paul, Jacques, Mathieu, Marc, Luc, Jean et Judas — il le fallait — de ne pas me laisser venir trop vite à eux, mais j'ai joui dans un morceau de flanc, froid, glissant, mou et sucré.

Il y avait la chambre obscure, livide sous le léger éclairage d'une ampoule qui se balançait encore, par habitude sans doute, et qui dessinait des vagues déchaînées, noires comme le charbon, sur les murs dénudés, sur le plafond immaculé et sur le lit, où Emma avait réajusté sa robe de nuit qui s'étalait maintenant telles les ailes d'un ange épinglées sur le matelas et qui ne semblait ne faire qu'un avec le drap, les plis se rejoignant et se répondant, guidant les ombres de l'un (le drap) à l'autre (la robe).

Il y avait la chambre, le lit et au pied du lit, debout face à Emma dont le corps était parcouru de langues obscures, il y avait Stuart, Richard, Stevie et moi-même, encore essoufflés, attendant seulement d'elle qu'elle nous reconduise à la porte, qu'elle nous souhaite une bonne journée et que peut-être une autre fois, qu'elle s'avance jusqu'au milieu de la rue pour nous faire signe de la main quand nous nous éloignerons vers le boulevard et tout le reste qui n'avait pas beaucoup changé entretemps. 

Mais elle s'est redressée sur le lit pour s'asseoir en tailleur. Elle ressemblait à une petite fille qui parle à ses amis imaginaires ou à ses futures elle ou à ses fantômes ou aux hommes qui lui ont fait du mal. Et elle a ri. Ou plutôt : elle a pouffé. Comme une adolescente gênée que quelqu'un s'intéresse à elle. Ou gênée de voir quatre hommes, la trentaine passée, fourbus par cinq minutes d'effort intense et égoïste.

Puis elle a ri, vraiment cette fois, en pointant du doigt à tour de rôle nos verges contractées par le froid, comme si elle voulait nous chanter Un petit cochon pendu au plafond, tirez-lui la queue il pondra des œufs, combien en voulez-vous ? Sans mentir et sans réfléchir ? Puis, lisant mes pensées, elle s'est mise à genoux sur le matelas et a commencé Un petit cochon pendu au plafond, tirez-lui la queue… et elle riait de plus belle, et par contagion nous avons souri, puis par ambition nous avons ri avec elle, ce rire faux propre aux hommes, profondément idiot, fatalement grave, elle riait tellement qu'elle s'est dressée sur le lit et, au-dessus d'elle, l'ampoule se balançait de plus en plus, tournoyait comme un lasso, à chaque passage elle s'approchait toujours plus du plafond et continuait à se balancer plus haut, plus haut, et l'ampoule allait se fracasser sur le plafond, exploser en mille débris de verre qui allaient parsemer les draps froissés, autant de pièges pour les pieds magnifiques d'Emma que je devinais sous la robe de nuit, cependant l'ampoule continuait à virevolter dans la pièce, les vagues noires devenaient raz-de-marée, puis soudain disparaissaient presque totalement au point de n'être plus qu'une fine ligne tracée au crayon sur le sol avant de s'élancer violemment à nouveau pour nous engloutir, les vagues se faisaient serpents, nous étreignaient jusqu'à nous étouffer, nos os craquaient, nos yeux semblaient prêts à sortir de leurs orbites, nous allions mourir d'un rire faux, hypocrite, et c'était la plus stupide des morts possibles, mais le filament de l'ampoule a commencé à vibrer, au début c'était presque imperceptible, puis le clignotement s'est accentué, les intervalles de lumières se faisaient de plus en plus courts et soudain le filament a brûlé comme un mousquet qui fait long feu, un pschtt qui voulait dire Silence !, qui voulait dire Quelque chose arrive, quelque chose d'inouï, quelque chose qui va déterminer la direction de la chute.

Emma s'est tue, nous aussi et, dans le noir absolu, sous les respirations calmées et inaudibles, nous sommes restés paralysés par la peur. Ou plutôt par un espèce de malaise plus angoissant que la peur, pire qu'elle. Parce que la peur, bien que lâche, est directe, sincère, entière. Elle ne te laisse aucun doute. Au contraire, elle prend la place de ton être, elle guide tes mouvements, redessine ton visage et ne te laisse qu'une option : fuir, foutre le camp sans te retourner. Alors que le malaise que nous éprouvions à ce moment-là n'était que doutes. Il se collait à notre peau, nous enduisait d'une couche gluante d'imprécision et d'indécision, bloquait nos gestes, malmenait nos traits. Il nous amenait à réfléchir, à raisonner, à envisager des hypothèses, à peser le pour et le contre, pour nous laisser en définitive dans un inconnu inconfortable, qui n'était pas foutu de nous dire s'il fallait rester ou partir.

Nous étions toujours au pied du lit, nous devinant les uns les autres immobiles et torturés, plus flasques que jamais, quand la lumière est revenue. Mais c'était une lumière blanche éclatante, qui ne venait pas de l'ampoule qui se balançait toujours comme un pendu ; qui ne venait pas de l'extérieur non plus — les volets étaient toujours fermés sur le jour à peine levé qui en aucun cas, même en plein midi, n'était capable de nous noyer de ses rayons dans une telle clarté.

C'était une lumière qui semblait sortir des murs nus, devenus phosphorescents, une lumière qui révélait sous tous les angles nos corps crachant leur déchéance, sans aucun brin d'ombre pour masquer quelque furoncle mal placé, quelque bourrelet vivace. Nos corps étaient mis en vitrine et les 6 milliards d'êtres humains vivant sur cette Terre, et les 80 milliards de ceux qui y sont passés avant, la plupart anonymement, allaient défiler à la queue-leu-leu pour constater avec curiosité, en plissant les yeux, que nous aurions dû écouter notre instinct de survie et s'ensauver quand il était encore temps, avant même cette soirée où je n'aurais jamais dû aller, plus tard aussi, quand Stevie s'est endormi, quand Richard a vomi, quand Stuart s'est jeté sur le divan après avoir baisé, quand Emma est apparue sur la chaise verte et orange, quand nous sommes descendus dans la rue ou quand nous avons garé la Mini Cooper sur les pavés déchaussés qui formaient comme une couverture d'écailles sur la route.

J'aurais couru au hasard, je me serais perdu, je me serais épuisé, mais je n'en serais pas là, face à Emma. Parce que, parmi les 80 et quelques milliards d'hommes et de femmes, il n'y avait qu'elle face à nous, les bras écartés, enveloppée dans sa robe de nuit qui ne présentait plus aucun pli et n'en émergeaient que ses cheveux de geais, ses yeux sombres aux pupilles dilatées à l'extrême et un visage pâle comme les murs, comme sa robe de nuit et comme la lumière qui semblait la traverser, qui semblait fondre en elle, devenue translucide et à peine humaine, n'était son adorable sourire qui est resté jusqu'au bout, jusqu'à ce que sa voix s'élève, non plus la voix robotique et sensuelle à laquelle nous nous étions habitués, mais une voix plus forte et plus douce à la fois, la voix d'une mère, d'une bonne mère, pour nous dire :

Stuart, Richard, Stevie et toi là qui t'éloignes en douce, rapproche-toi des autres, tu te croyais à part, tu pensais te distinguer mais tu es comme les autres, dans le même lot  — nous sommes maintenant alignés comme le mur de footballeurs qui attendent le coup-franc et protègent leurs couilles de leurs doigts osseux et dérisoires. Regardez l'équipe de choc, une vraie bande de potes, de celles qu'on ne voit que dans les films. Allez, serre-toi près des autres, on va dire que vous faites la photo de classe — silence pendant que nous obtempérons et que nous nous rapprochons les uns des autres jusqu'à ce que nos peaux moites se touchent.

Ah mais vous me faites rire tous les quatre, avec vos gueules honteuses de gosses pris en flagrant délit d'avoir collé des chewing-gums dans les cheveux de la fille de devant ; pourtant c'était la petite blonde sage dont vous étiez tous les quatre amoureux secrètement, chacun à votre manière ; mais vous lui avez quand même collé du chewing-gum dans les cheveux ; et vous faisiez les fiers, mais vous ne l'étiez pas. Ce n'est pas moi qui ai eu l'idée, mais c'était quand même ce qu'il fallait faire, ce que vous deviez faire, parce que vous êtes des garçons, et que c'est une fille, avec ses yeux verts qui vous faisaient fondre quand elle se retournait, que vous regardiez du coin de l'œil traverser la cour quand elle arrivait à l'école le matin. Votre mère avait gueulé bien sûr en apprenant ça. Une fille, c'est une princesse, il faut la cajoler. Mais votre père avait rigolé, l'avait calmée. On a tous fait ça. Et vous le faisiez encore, il le faisait encore. Les hommes sont comme ça, ils passent toute leur vie à coller des chewings-gums dans les cheveux des filles. Et vous avez suivi les pas que vos pères avaient tracés dans des ornières si profondes qu'elles semblaient des fosses communes — nouveau silence, une sorte de pitié se lisait dans la courbure de ses sourcils.

Allons, êtes-vous à ce point perclus de confiance, mes petits merdeux, que vous pensiez me séduire sans prendre la peine de me parler, sans avoir à insister une seconde, au point que je vous propose — mais vous nous avez bien regardés, vous et moi — de vous ramener tous les quatre dans ma propre maison et de m'offrir à vous, simplement, tellement je vous désirais, tellement j'en perdais la raison ?

Allons, y avez-vous cru ? Bande d'imbéciles que vous êtes. Vous n'avez même pas remarqué que je n'en avais rien à foutre de votre désir animal, que j'avais subi vos exercices avec la même passion que lorsque je dors à poings fermés. Pourquoi d'ailleurs en aurait-il été autrement ? Ce n'est pas moi que vous baisiez, vous n'avez même pas eu besoin de me voir pour vous exciter : une vague chatte dans la pénombre et c'est parti. Vous ne m'avez pas baisée moi mais mon vagin et comme tu le dis si bien, Stuart, Une bite n'a pas d'œil, et je te réponds qu'un vagin n'a pas de visage, ni de désir, ni de passion, le mien n'est qu'un trou que vous avez décoré à votre guise, de vos fantasmes colorés, de vos rêves malsains, de vos frustrations refoulées, de vos amours perdues.

Stuart ne me baisait pas, non. Il baisait les femmes, toutes les femmes, toues les blondes aux yeux verts, les brunes et les rousses, aux yeux bleus et marrons, toute sauf une parce qu'il fallait en garder une, belle de naïveté et d'amour inconditionnel mais aujourd'hui imbaisable. Un autre jour peut-être, quand elle aura arrêté la pilule et qu'elle sera en période d'ovulation si on en croit le calendrier, et quand elle aura déjà préparé la chambre qui maintenant sert de débarras. Et ne me dis pas que tu aimes les femmes : ou tu ne sais pas ce qu'est l'amour, ou tu ne sais pas ce qu'est une femme.

Richard non plus ne me baisait pas, je pense même qu'il n'a baisé personne tant c'était court et sans intérêt, comme une pub à la radio ou le passage d'un peloton de cyclistes. Mais en fait si, il baisait. Il baisait un peu sa femme au début, pour lui montrer qu'il avait encore de l'aventure, de l'imprévisible, du neuf à donner. Mais il a vite fait de faire de ma chatte un trou du cul, le trou du cul imberbe d'un gamin à lunettes. Et ça l'a tellement excité qu'il n'a pu se retenir de me balancer son foutre avant même de m'imaginer une moustache.

Stevie bien sûr ne m'a jamais regardée, ne m'a jamais vue ; son bonheur n'était pas de me prendre tendrement, maladroitement comme le puceau qu'il était il y a encore quelques minutes. Son truc c'était de me prendre pour une autre, une autre qui est bien loin maintenant, grimée par ses souvenirs au point d'en être méconnaissable, figée dans la fraîcheur de ses 16 ans, dans l'espoir de ses 20 ans. Mais elle est loin, Isabelle, très loin, de toi, d'elle. À apprendre à des morveux à colorier des pères Noël, à boire ses matinées, à fumer ses après-midi et à bouffer ses soirées en écoutant la musique que vous aimiez, à feuilleter les catalogues d'expositions où elle ne mettra jamais les pieds. Parce que les morveux la suivent jusque chez elle, déposés en douce par des pères imprécis, des mecs certainement aussi moches que le port de Zeebrugge à voir la tête qu'ont les mioches.

Mais ne t'inquiète pas, tu ne la reverras plus jamais. Parce qu'elle te déteste, Stevie. Plus que Richard, en vérité. Tu sais, quand elle se couche, malade d'avoir trop bu, trop fumé, trop bouffé, quand elle se couche dans son lit aux draps sales qu'elle n'a jamais le courage de changer, sous la télévision accrochée à un bras mécanique au-dessus de la porte de la chambre, le seul bras masculin à lui avoir jamais tendu du rêve, elle pense à toi et te déteste.

Stevie, elle hait sa vie, ses gosses, les gosses des autres, la puanteur de ses draps, de la maison, des rêves rances de la télévision, et elle te hait parce que tu n'es jamais venu la voir. Il t'aurait suffit de passer la porte de la chambre d'hôpital, un bouquet à la main — elle était certaine que tu aurais amené des fleurs, et un livre aussi, qu'elle aurait adoré — ce simple geste aurait suffi pour qu'elle te susurre à l'oreille, au milieu de sa famille réunie et terrifiée, qu'il n'y avait que toi, qu'il n'y avait jamais eu que toi, pour qu'elle mette entre tes mains sa vie encore mal dessinée à l'époque.

Mais tu n'y es jamais allé, tu as préféré avoir peur, fuir, te l'imaginer telle qu'elle était au fond vraiment — mais c'était impossible, elle n'a jamais fait un geste, elle n'a jamais... — plutôt qu'y aller. Qu'avais-tu à perdre ? Rien. Mais tu es resté parce que c'était ce qu'il fallait faire. Tu es toujours resté. Aujourd'hui, c'est vrai, tu y es allé. Tu as hésité, tu as pensé à rester. Dans ton coin, dans tes rêves, en retrait. En effet, il y a des dépucelages plus romantiques, des scénarii plus élaborés, des mises en scène plus apprêtées. Tu y es allé parce que, ce petit matin, c'était ce qu'il fallait faire. Être un homme.

Et l'autre-là (elle s'adressait à moi), avec ses yeux en couilles de mite, avec sa tête d'ange déchu, le disciple qu'elle aimait. Mon cul, oui. Qui plongeait son nez dans mes cheveux voluptueux, qui embrassait la peau douce et fine de mon cou. Tu es du genre penseur, dis-moi, j'ai du mal à m'y retrouver. Mais je n'ai pas besoin de lire en toi, tu es un tel cliché, mon pauvre : révolté contre le monde, méprisant pour les autres, honteux de ses amis. Tu me fais rire, tiens.

Ce n'est ni au monde, ni aux autres, ni à tes amis que tu dois ta solitude et ta fatigue, mais à une femme qui ne t'aime plus depuis beaucoup plus longtemps, qui en aime un autre tellement plus. Dans le monde, avec les autres, au milieu de ses amis. Qui en vient à parfois détester ses gosses qui te ressemblent tant. Mais c'est encore possible de n'en pas faire des lâches, des médiocres comme leur père. Pour ça, il ne doivent plus te voir. C'est dommage, hein ? Maintenant, il n’y a plus que ta mère qui te supporte. Tu es redevenu un gosse. Tu voudrais t'en aller. Mettre des emplâtres sur ta vie fissurée qui part en poussière.

Mais ça ne changera rien. C'est fini. Autant pour toi que pour les trois autres. Vous êtes foutus. En fait, je pourrais vous tuer à l'instant, j'en ai le pouvoir. J'ai le choix des armes et des agonies.

Je pourrais vous trancher la gorge d'un seul geste ; vous plongeriez inutilement les doigts dans le sang qui glouglouterait à gros bouillon, se répandrait par terre, sur les draps et les murs, s'écoulerait dans votre gorge jusqu'à vous étouffer ; et vous vous écrouleriez dans cette mare de sang après avoir jeté un dernier coup d'œil à vos visages blêmes, déjà morts d'effroi, dans le miroir dégoulinant d'hémoglobine, recouvert d'un écran rouge comme l'enfer.

Je pourrais aussi contracter vos bronches, vous priver de l'air parfumé au lys, au sperme, à la trouille de cette chambre, l'odeur de la mort sous toutes ses formes ; vous porteriez aussi vos mains impuissantes à votre gorge en vous étalant par terre, convulsant comme des poissons sortis de l'eau ; et j'admirerais le spectre subtil des changements de ton de votre visage, d'abord légèrement rosé, puis rouge écarlate, un rien de bordeaux, puis le violet intense qui pousserait vos yeux hors de leurs orbites, exorbités pour l'éternité, poissons sur l'étal du marché, prêts à passer sur le feu.

Je pourrais, si j'étais vraiment sadique, vous trancher l'artère fémorale, laisser le sang se faire la malle, prendre l'air doucement ; la mort se peindrait délicatement sur votre visage, composé délicat de peur, d'abattement, de repentir, d'attente, de lassitude, et des choses que vous n'avez pas faites et qui sembleraient alors si facile à attraper, à portée de votre main tendue dans une dernière prière vers moi.

Je pourrais être gentille aussi ; je vous inoculerais une maladie incurable de type cancer, sida, tuberculose, malaria, whatever ; un truc qui vous laisserait le temps de dire au revoir, de faire semblant de vivre intensément quelques semaines, comme une rock star de 26 ans et demi, de jouer le sage, le magnanime et de crever en héros, abattu par un ennemi qui au départ ne pouvait même pas être tenu entre le pouce et l'index.

Mais dans tous les cas, vous mourriez seul, l'un après l'autre selon la corpulence ou l'ersatz de résistance, comme si c'était vous spécifiquement que je voulais punir. Ce serait injuste. Je n'ai rien contre vous en particulier, minables comme vous êtes. Il y en a des milliers, des hommes de votre stature. Mais à vous quatre, vous formez une bande à part, exemplaire, liés par un lien indestructible, presque surnaturel. L'index, le majeur, l'annulaire et l'auriculaire de la main dont je serais le pouce. C'est à ça que tu pensais, non ? — elle s'adressait à moi. Par respect pour ce lien inaltérable, je vous offre la mort en guise de destin implacable. Rien d'exceptionnel, hein. Une fois le pouce rentré dans la paume, je ferai pour vous le compte-à-rebours, un doigt et puis l'autre, puis l'autre, puis l'autre, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un poing final à cette histoire.

Voilà comment on va faire : je ne vais pas vous tuer maintenant, je ne vais même pas vous annoncer le jour de votre mort. Je vais vous laisser avec cet effet d'annonce : un jour, l'un de vous mourra, comme meurent tous les garçons qui collent des chewing-gums dans les cheveux de la petite blonde qu'ils imaginent à leur bras. Ce jour-là, le compte-à-rebours sera lancé : un deuxième suivra, une semaine plus tard exactement ; puis le troisième, une semaine plus tard encore ; et le quatrième une semaine plus tard enfin, libéré du destin et de sa mauvaise conscience.

JE VOUS DÉCLARE MAINTENANT UNIS PAR LES LIENS SACRÉS DU DESTIN. VOUS ÊTES DORÉNAVANT FRÈRES DANS LA MORT. CE QUE J'AI UNI — avec un peu de mou, sept jours à peine, c'est peu et beaucoup à la fois, vous en conviendrez — NUL NE POURRA LE DÉSUNIR.

Emma s'est définitivement fondue dans les murs et la lumière s'est éteinte, nous laissant dans une nuit sans nom, infiniment noire, sans étoile, sans Lune, sans les rayons du soleil (qui approchait du midi) pour percer les interstices entre les lattes du volet, une nuit peinte au rouleau, sans accrocs, indivisible et éternelle. Et nous avons disparu aussi. L'un pour l'autre.

 

Prochain chapitre non publié